Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/372

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sive pour l’avarice des masses; mais une brusque résolution du premier consul vint bientôt faire passer aux yeux de la nation l’imprudence de Jefferson pour de la sagesse à la fois sereine et hardie. Le développement de la puissance commerciale des États-Unis commença à se manifester sous son administration : on lui en sut gré comme s’il en était la cause. Son nom réveilla désormais l’idée de gouvernement à bon marché, d’expansion nationale, de prospérité matérielle. Il n’avait que deux ennemis redoutables; ils s’entretuèrent, et Jefferson resta sans contradicteurs sérieux en possession de la faveur publique. Porté une seconde fois à la présidence par le vœu unanime de son parti, il reçut des électeurs 162 voix contre 14 données au candidat fédéraliste, C.-C. Pinckney (février 1805). C’était bien la mesure de son crédit auprès du peuple américain. Presque aussi populaire que l’avait été Washington dans les premiers temps de son gouvernement, Jefferson n’eut cependant jamais dans le pays l’autorité morale que Washington avait conservée jusqu’à la fin, en dépit des injurieuses dénonciations du parti démocratique. Pour prendre de l’autorité sur l’esprit des hommes, il ne suffit pas de leur paraître heureux et habile; il faut leur imposer par une volonté et un jugement supérieurs. Jefferson n’avait rien de bien imposant ni dans le caractère ni dans l’esprit. Il était à la fois trop disposé à s’incliner devant la volonté populaire et trop exposé à choquer le sens commun. En même temps qu’il y avait au fond très peu d’originalité dans sa politique générale, ses expédiens de détail portaient souvent un cachet de bizarrerie chimérique qui prêtait au ridicule. Son parti lui-même l’abandonnait aux railleries des fédéralistes, lorsque, pour soustraire la flotte américaine au danger de se détériorer, il venait proposer au congrès de la mettre à terre, de la garder en magasin, et d’avoir à l’avenir une marine sans marins, renfermée dans des ports sans eau.

L’esprit d’économie ne l’inspirait guère mieux, lorsqu’il affirmait pouvoir suffire à la défense du pays au moyen de deux cent cinquante chaloupes canonnières destinées à tenir lieu à la fois de fortifications permanentes et de vaisseaux de ligne. Personne ne se trompa sur la valeur de ce prétendu système de défense, qui fut la risée des gens du métier dès qu’il se produisit au grand jour. Le congrès l’adopta néanmoins avec une indulgente complaisance pour les combinaisons militaires du président : elles servaient au fond très bien la politique générale du gouvernement américain. On pouvait déjà prévoir que de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne sortiraient pour lui de graves embarras. Les états commerçans et maritimes demandaient ardemment à être protégés contre les vexations des belligérans, qui venaient jusque dans leurs eaux intercepter leurs