Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/122

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croissant ? Loin d’être frappé des services rendus à l’industrie par les trois ou quatre grands rois qui ont laissé la trace de leur administration dans la législation des corporations ouvrières, je trouve qu’ils ont à peine marché avec leur temps, qu’ils ont copié presque servilement les règlemens du moyen âge, en conservant le principe entier et en n’élaguant pas même toutes les dispositions inutilement vexatoires.

Enfin je conteste à l’état l’aptitude et le droit de faire des règlemens de cette nature. Il n’en a pas l’aptitude : on a beau être le grand ministre Colbert ; celui qui sait comment fabriquer la soie, c’est un fabricant de soie, ce n’est pas un profond politique. Colbert, dit-on, s’entoura d’hommes pratiques. Qu’il fasse mieux, qu’il laisse les praticiens à eux-mêmes. Un jour, dans l’intention louable assurément d’empêcher la fraude, il fixa la largeur des étoffes de soie dans tout le royaume. En Auvergne, où l’on fabriquait des pavillons et des banderoles étroites, il fallut comme ailleurs se conformer à l’étalon. Les acheteurs furent contraints de rogner l’étoffe et de perdre l’excédant ; les fabricans durent livrer à vil prix, ce qui entraîna le chômage et une ruine générale. Le ministre fut près de quatre ans à reconnaître son erreur. Au fond, l’état n’a pas plus le droit de diriger l’emploi de ma force qu’il n’a celui de dépenser mes revenus à sa fantaisie. Cette tutelle en toutes choses suppose toujours l’absolue incompétence du sujet et l’absolue compétence de l’état ; mais c’est une double faute, car d’un côté tout homme tient de la nature le droit, le devoir et le pouvoir d’être libre, et de l’autre l’état n’a de délégation que pour maintenir le bon ordre. Il est évident que Colbert réglant le nombre des fils et la dimension des étoffes, et Louis XV exigeant des billets de confession, obéissent au même principe dans deux matières bien diverses. Pour moi, qui suis, comme tout le monde, pénétré d’admiration pour quelques-uns des grands hommes que je viens de nommer, qui regarde saint Louis comme un saint et un héros, Henri IV comme le modèle d’un grand roi, qui vois dans Henri IV et dans Colbert les deux plus illustres bienfaiteurs et comme les fondateurs à nouveau de l’industrie française, ce n’est pas certes dans ce qu’ils ont fait pour les corps de métiers que je vais chercher leur grandeur. Ils n’ont été là préoccupés que de l’argent et d’un intérêt que je suis loin de confondre avec l’intérêt commun, car il n’est que celui de l’absolutisme. Leur gloire, ce n’est pas d’avoir réglementé, c’est d’avoir créé. Quand Henri IV et Colbert prenaient la résolution de doter la France d’une industrie nouvelle, et que, pour y parvenir, ils n’épargnaient ni l’argent, ni les encouragemens de toutes sortes, ni leur sollicitude de chaque jour, je ne recherche pas si, parmi les moyens