Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/138

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Ainsi, quelque règlement que vous fassiez, il se tourne contre vous. Le communisme est une odieuse chimère, l’égalité des salaires une injustice, les ateliers nationaux une spoliation organisée. Quoi donc ! n’y a-t-il aucun moyen de salut ? Qui vous sauvera ? qui vous dirigera ? qui vous délivrera de vous-mêmes ? Puisque les lois préventives et les maîtres absolus ne vous apportent que ruine et malheur, essayez d’une autre méthode : tâchez d’être des hommes. Vous savez déjà que vous avez des bras, mais apprenez que c’est là votre moindre force : Dieu vous a donné l’intelligence pour les diriger. Faites vos affaires par vous-mêmes, tirez le meilleur parti possible de vos aptitudes. C’est une fanfaronnade de dire qu’on peut tout ce qu’on veut ; mais assurément on peut beaucoup quand on sait vouloir. Ce qui fait la valeur d’un homme, c’est plutôt son intelligence que la vigueur de ses membres, et plutôt son caractère que son intelligence. Or la bonne école du caractère, c’est la liberté. Nous dépendons d’assez de choses par la faiblesse de notre nature et par les conditions de la société humaine. À cette dépendance nécessaire n’ajoutons pas une dépendance factice. Si l’observation de vous-mêmes, si l’histoire ne vous enseignent pas assez haut ces fières doctrines, jetez les yeux sur les différens états de l’Europe : voyez si la terre la plus libre n’est pas celle qui porte les meilleurs ouvriers. Elle les porte comme la bonne terre porte les fruits savoureux. L’intelligence humaine, depuis deux mille ans, a par trop abusé des lisières. Il est temps d’en finir avec ce fatal malentendu qui nous fait sans cesse chercher le progrès industriel dans une nouvelle servitude. Si les populations laborieuses n’ont pas encore atteint chez nous la position à laquelle elles doivent infailliblement parvenir, c’est que notre industrie s’est arrêtée trop tôt dans la voie des réformes libérales, c’est que les ouvriers eux-mêmes restent animés d’un esprit contraire à ces réformes, et que les vieilles idées de réglementation les dominent encore. Le remède aux maux dont nous souffrons, ce n’est pas de renoncer à la liberté du travail, c’est de l’achever.


JULES SIMON.