Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/301

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était devenu un parfait caballero ; la même transformation s’opéra pour tout le service du palais, et bientôt un acte décisif vint consacrer l’attitude nouvelle de Philippe et de sa cour. Mme des Ursins, qui comptait dans la maison française du monarque ses principaux ennemis, décida ce prince a expulser en masse tous ses serviteurs non espagnols, résolution imprévue qui eut des deux côtés des Pyrénées un retentissement immense, parce qu’en servant une vengeance personnelle habilement dissimulée, elle devenait la sanction d’une politique dont la rudesse était poussée jusqu’à l’ingratitude.

Jeter Philippe V dans les bras des Espagnols, c’était flatter à la fois la démocratie et la grandesse : au peuple, Mme des Ursins présentait, au milieu des plus ferventes bénédictions, le prince des Asturies ; aux grands, dont elle avait été longtemps l’ennemie déclarée, elle faisait donner un gage éclatant de la confiance royale. Le duc de Bedmar, appelé au ministère de la guerre, était chargé d’organiser les levées et de diriger l’élan des bandes formées sur tous les points du royaume, et le duc de Medina-Cœli recevait le portefeuille des affaires étrangères. Malgré des suspicions bientôt après justifiées, ce seigneur était alors le personnage le plus propre à garantir à l’Europe l’établissement d’une politique nationale et indépendante.

Transformer le petit-fils de Louis XIV en roi péninsulaire, c’était fournir le meilleur argument aux partisans de la paix, déjà nombreux dans le parlement britannique. D’un autre côté, cette politique-là ne pouvait inquiéter bien sérieusement le cabinet de Versailles. Le roi savait qu’il pouvait attendre du respectueux attachement de son petit-fils tous les sacrifices, excepté celui du trône, et quoiqu’il eût adhéré officiellement au principe de la dépossession de Philippe V, il ne pouvait regretter, ni comme souverain, ni comme père, les obstacles que l’attitude plus résolue de l’Espagne opposait alors aux ennemis des deux couronnes : Louis XIV continuait donc, malgré ses engagemens diplomatiques, d’assister secrètement dans la Péninsule ce qu’il faudrait appeler le parti du fara da se. Mme des Ursins avait repris son crédit à Versailles depuis qu’on était contraint de compter, pour prolonger la lutte, plutôt sur les ressources militaires de l’Espagne que sur celles de la France aux abois. Pour donner plus de gravité au mouvement national, auquel elle imprimait l’impulsion afin d’en demeurer la modératrice, elle avait demandé le rappel d’Amelot, qui avait eu longtemps à Madrid l’attitude d’un premier ministre plutôt que celle d’un ambassadeur, et Louis XIV, déférant à ce vœu, avait remplacé cet agent expérimenté par un simple chargé d’affaires. Orry dut être pareillement