Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/328

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nous prouverons mieux en examinant un ouvrage instructif et piquant où M. Tagart a repris sur tous les points l’apologie de la philosophie de Locke.

Cet ouvrage est un des signes d’une réaction de ces dernières années en faveur d’une philosophie qui ne soit pas écossaise, qui ne devienne pas allemande. Il y a déjà quelque temps que ce qui vient d’Ecosse a perdu faveur en Angleterre. Le règne d’Edimbourg est passé : la revue qui porte son nom est devenue tout simplement un journal de Londres. Cependant l’influence posthume de Coleridge a répandu dans beaucoup d’esprits des doutes sur la profondeur et l’orthodoxie du rationalisme tempéré, où s’est maintenu pendant plus d’un siècle l’esprit littéraire et philosophique en Angleterre. La critique germanique, toute grosse qu’elle est de bien autres témérités, a commencé son travail de destruction, et elle est venue contrarier un mouvement d’idées qui durait depuis Bacon. C’était le moment pour une doctrine nationale de se montrer, et divers efforts ont été tentés, parmi lesquels il est juste de distinguer ceux de M. Smart, qui a essayé de fonder une nouvelle école de métaphysique. Nouvelle, elle ne le serait que parce qu’elle donnerait une organisation dernière à la philosophie de Locke. Bacon, Locke, Horne Tooke sont les maîtres de M. Smart, et son idée principale est celle que Condillac avait eue avant Tooke. On la connaîtra d’un mot, si je dis qu’un des plus sérieux reproches que Tooke adresse à Locke, c’est de n’avoir pas fait de l’Essai sur l’Entendement humain une grammaire.

M. Tagart ne tombe pas dans le paradoxe de réduire toute métaphysique à la philosophie du langage ; mais, comme M. Smart, il a à cœur de restaurer la vraie philosophie anglaise, et il n’hésite pas à en regarder Locke comme le créateur. C’est donc sa défense qu’il entreprend contre les Ecossais, les Français et les Allemands. Disons tout de suite que des trois nations la nôtre a le moins à se plaindre. Entre M. Tagart et nous, il y a dissentiment, rien de plus. Il y a davantage entre les autres et lui, il leur en veut. Son patriotisme lui fait soupçonner que Locke est trop Anglais pour que des étrangers le comprennent bien et lui rendent justice. Naturellement ce sont les Écossais qui ont le plus tort d’être ces étrangers-là ; mais si leur censure de Locke a trouvé crédit, c’est parce que les Français, par leurs louanges passées, l’avaient mis en suspicion. Que dire donc, s’il n’avait pas plus mérité les louanges que la censure ? Or c’est là ce que prétend M. Tagart. Il a plus d’un motif pour tenir à la réputation philosophique de Locke. M. Tagart est un ministre unitairien, et par conséquent membre d’une église qui retrouve dans Locke le fond de ses croyances religieuses. Or, pour une secte