Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/336

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libres penseurs en Angleterre. Si d’Alembert, Condorcet, Tracy ont dépassé l’abbé de Condillac, serait-il donc impossible de leur trouver des analogues dans l’école de Bentham ? Il est vrai que dans la France d’avant 1789 des écrivains de l’opinion régnante ont traité avec une certaine licence les objets sacrés et même les principes de la morale ; mais il faut s’en prendre plutôt au ton de la société, aux mœurs du temps, à une certaine mode littéraire, qu’à la philosophie, et l’Angleterre, si elle veut faire son examen de conscience, se trouvera bien des péchés du même genre dont elle ne parle pas. En laissant ces détails, l’important et le vrai, c’est que la philosophie des sensations a prévalu dans l’école de Locke, en Angleterre comme en France, et M. Tagart, qui défend Gassendi, qui préconise Hartley, qui loue Bentham, n’a pas beaucoup de raisons pour en vouloir à la métaphysique française du dernier siècle.

On l’a vu, c’est le scepticisme surtout qui l’offusque, et Hume est l’objet particulier de ses sévérités. Il l’analyse et le réfute avec soin. Locke n’est pas sceptique comme Hume, il est vrai ; mais en résulte-t-il, ainsi que le veut M. Tagart, qu’il n’ait servi en rien le scepticisme de Hume ? Il faut bien nous accorder d’abord que Hume admet les deux sources de connaissances, la sensation et la réflexion. Je ne voudrais pas chercher querelle à Locke sur la réflexion. Je pourrais dire cependant, et c’est une remarque que je soumets particulièrement à M. Rogers, qu’en maint passage Locke ne paraît voir dans la réflexion que la faculté par laquelle notre attention se porte sur nos propres actes et nous les fait connaître. À ce compte, la sensation nous donnerait nos idées sensibles, celles des objets individuels, celles du rouge ou du bleu, du doux ou de l’amer, etc., et la réflexion nous révélerait nos opérations et nos affections. D’où viendraient alors nos autres connaissances ? Car nous connaissons autre chose, même du monde extérieur. L’observateur, le physicien réfléchit sur les objets de la nature pour les comprendre et les expliquer. Quand nous réfléchissons pour découvrir les propriétés du triangle, ce n’est pas sur l’attention ou la comparaison que la réflexion porte, c’est sur le triangle même, et nous avons d’autres moyens de connaître les choses que la sensibilité et la conscience, quoique l’une et l’autre jouent un rôle dans toute connaissance des choses. Au fond, j’en ai peur, Locke croit bien que toutes nos connaissances, toutes nos idées nous viennent des sensations. Seulement, comme il ne peut en bonne conscience soutenir que ce soient nos sens qui nous apprennent que nous pensons, que nous nous souvenons, que nous avons des affections ou des volontés, il rapporte la connaissance de ces opérations internes à la réflexion, c’est-à-dire à notre esprit se repliant sur ses actes.