Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/337

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Eh bien ! cette généalogie de nos connaissances ne les comprendrait pas toutes. Nous savons des choses qui ne sont ni de pures sensations transmises, ni des actes de notre esprit. Aucune opération des sens, aucune réflexion sur nos facultés ne nous révélerait une seule des propriétés du cône ou du triangle. Il faut donc, ou donner de la réflexion une définition plus large que ne le fait Locke, ou assigner à nos connaissances d’autres sources que la sensation et la réflexion.

Il est vrai, que comme tout objet percevable ou non est, en tant que nous y pensons, une idée dans l’esprit, et par là un phénomène de conscience, Locke peut bien quelquefois supposer qu’en considérant les choses en idée, nous ne considérons encore que nos propres opérations ; mais qu’il y prenne garde, il est alors sur la route du scepticisme, s’il n’y est déjà en plein. Il est du moins en voie de réduire toutes nos connaissances à des modifications du moi qui pourraient être des hallucinations. Préservés par le sens commun de ces extrémités logiques, quelques-uns de ses continuateurs, observant que nos idées des choses sont toutes ou presque toutes résumées et désignées par un mot, ont fait un pas de plus, et prétendu que l’objet de nos connaissances, c’étaient les mots, et que toute notre science était une langue. La lecture de Locke pourrait du moins conduire à penser qu’à l’exception de la perception directe des objets sensibles, nos facultés ne s’exercent que sur des idées. Le jugement, par exemple, ne statuerait que sur la convenance ou la disconvenance de deux idées : il est juste si, en le prononçant, l’esprit ne tire d’une idée que ce qu’il y a mis, et comme il semblerait d’après certains passages que la composition de celles de nos idées qui ne sont pas simples est arbitraire, comme Locke a l’air d’oublier parfois qu’elles ont leur fondement dans les choses, l’édifice de notre connaissance semblerait n’être qu’un échafaud artificiel qui n’aurait besoin que d’être logiquement régulier. Ainsi Locke, sans partager les théories des idéalistes, paraît tomber dans un certain idéalisme qui lui est particulier, et que l’on a consacré lorsqu’on a baptisé la science qu’il enseigne du nom d’idéologie. J’insiste sur ce point, parce qu’il est remarqué par M. Tagart lui-même, qui n’accepte pas pour Locke de la main des autres les critiques qu’il lui adresse. Seulement, adhérant à une remarque très juste de M. Hallam, il reproche à Locke d’avoir méconnu le genre de réalité que possèdent les figures de la géométrie, qui, pour n’être formellement tracées nulle part, n’en existent pas moins dans l’espace, et il ajoute avec sagacité que la même erreur ou le même oubli semble se retrouver dans quelques passages où Locke a paru ne pas attribuer aux idées morales des objets externes qui leur servent de