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bavards parmi les diplomates noir-de-fumée qui peuplent les quartiers du Bel-Air et du Morne-à-Tuf [1]. Il y avait en effet dans les masses réaction complète, non-seulement contre Soulouque, mais même en faveur des mulâtres, ce qui demande une courte explication.

Dans les diverses persécutions subies par les mulâtres, dans la dernière surtout, on aurait tort de voir le réveil d’une de ces incompatibilités organiques de caste comme l’ancien monde en a offert plus d’un exemple, et qui, inhérentes au sang même, procèdent fatalement par voie d’extermination. Le malentendu qui, au début de la révolution française, isola les esclaves du groupe des affranchis, composé principalement de sangs-mêlés [2] ; le hasard qui opposa coup sur coup à Toussaint Rigaud, — à Dessaline Pétion, — à Christophe Boyer, c’est-à-dire aux trois premiers tyrans nègres trois chefs jaunes ; enfin, et plus que le reste, la supériorité intellectuelle que la descendance des anciens libres, en général plus ou moins lettrés, a gardée jusqu’à ces derniers temps sur les descendans de la masse illettrée des esclaves, et les différences de tendances, de besoins moraux et matériels, de progrès et de bien-être qui devaient en résulter, tout malheureusement a concouru à classer ici les partis par couleurs ; mais les innombrables liens d’intérêt, de parenté, de compérage, qui unissaient les deux castes, ont chaque fois prévalu contre les haineuses conclusions que quelques meneurs essayaient de tirer de ces faits purement accidentels.

Acaau et frère Joseph disaient en 1844 le vrai mot de la situation, lorsqu’ils rejetaient parmi les mulâtres tout nègre riche et lettré, tandis qu’ils proclamaient nègre tout milate pauve qui pas connaît li ni écri. Sous l’antagonisme officiel des peaux, il n’y a donc en réalité ici qu’un simple antagonisme politique, — social tout au plus, — et dont le fatalisme africain accepte avec une parfaite bonne foi toutes les oscillations. S’il les prend trop brutalement au mot, c’est qu’il y a dans la logique nègre quelque chose de la logique inexorable de l’enfant. En 1842, un tremblement de terre engloutit le quartier riche du Cap ; conclusion nègre : si bon Dié ruinait les riches, c’est qu’il avait dessein d’enrichir les pauvres. Et, forts de ce raisonnement, les noirs de la plaine se ruèrent sur les épaves de ce naufrage terrestre, pillant pendant quinze jours consécutifs, et disant sans scrupule et sans fiel aux bourgeois épouvantés : « C’est

  1. Quartiers plébéiens de Port-au-Prince.
  2. Les anciens libres prirent immédiatement fait et cause pour la révolution métropolitaine, qui les appelait au partage des droits civiques, tandis que la population esclave, à qui l’on ne parlait pas encore de liberté, se rangeait successivement du côté des planteurs contre la métropole et du côté des royalistes contre la révolution.