Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/357

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Un seul corps avait vu d’assez près les Dominicains pour pouvoir se vanter d’avoir été repoussé véritablement par ceux-ci, qui l’avaient chassé devant eux comme un troupeau. Or sait-on de quoi se préoccupaient ces singuliers envahisseurs sous les baïonnettes ou, pour mieux dire, sous les crosses des Pagnols ? Ce n’était pas du danger présent, c’était de dialoguer sur ce thème gouailleur, allusion à la proclamation par laquelle Soulouque avait promis aux frères égarés de l’est d’aller les délivrer, et de leur rouvrir le giron de l’empire par compassion paternelle pour leurs maux : « Compère, pourquoi n’allons-nous plus chez les Pagnols ? — Parce que ce sont les Pagnols qui viennent chez nous. — Et pourquoi les Pagnols viennent-ils chez nous ? — Parce que les Pagnols veulent être Haïtiens. — Et pourquoi les Pagnols courent-ils si vite ? — Parce que l’empereur les appelle. — Allons les annoncer à l’empereur, ça lui fera plaisir… » Et ils reprenaient la course de plus belle, crevant au passage les tambours, jetant bas armes et bagages, et gambadant à l’idée du bon tour qu’ils jouaient à Soulouque en lâchant si complètement pied. Ce point d’honneur de poltronnerie se traduisit un jour plus naïvement encore. Soulouque avait fait venir un instructeur français pour dresser un bataillon à la gymnastique de nos chasseurs d’Orléans. Un sous-officier de la garde impériale, en voyant pour la première fois ces exercices, s’écria extasié : Phôout ! phôout [1] : gadé comment blanc-là montré mone courir ! Si nous té commît comme ça, côté Pagnols ta ouair nous ? (Regardez comment ce blanc-là montre à courir au monde ! Si nous en avions su autant, comment les Espagnols auraient-ils pu jamais nous voir ?) Pour ces candides troupiers, dont les traditions militaires se limitaient aux expéditions de l’est, l’art de la guerre était sérieusement devenu l’art de ne pas rencontrer l’ennemi.

Sous cette complicité narquoise ou naïve des masses avec les Dominicains se révélait d’ailleurs un fait beaucoup plus menaçant pour Soulouque que la ruine de ses rêves de gloire : de degré en degré, les masses en étaient venues à séparer complètement leur cause de la sienne. Cette séparation était déjà manifeste en 1854, quand le contre-amiral Duquesne, pour en finir avec les chicanes pécuniaires du monarque noir, signifia qu’il bombarderait à telle heure la résidence impériale. Tandis que tout était en révolution au palais, où l’on amenait déjà des bêtes de transport pour enlever les effets les plus précieux, rien n’était changé à la physionomie habituelle de la ville. Dans les rues et sur le port, les gens du peuple

  1. Interjection africaine qui a autant de nuances que le fameux hunh ! hunh ! national, et dont l’emploi est aussi fréquent dans la langue de Soulouque que celui des points et des virgules dans la langue de Bossuet.