Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/361

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aux riches comme aux pauvres, il était impossible que les commentaires de moins en moins discrets de la classe aisée sur les extorsions de Soulouque n’arrivassent pas à l’oreille des noirs de la classe inférieure, et, pour le nègre comme pour l’enfant, pas un mot n’est perdu. Des mois, des années se passent, et le mot oublié que vous aviez semé par mégarde se dresse un beau jour devant vous en touffus syllogismes. Les dignitaires mâles et femelles de la cour impériale glosaient tous les premiers très aigrement sur le pillage des fournitures, depuis que Soulouque ne leur en faisait plus part [1], et ces récriminations étaient d’autant plus fréquentes que Soulouque et l’auguste Adélina, non contens de se montrer fort pointilleux sur le costume et l’équipement du personnel de la cour, l’entraînaient à tout bout de champ dans de coûteuses excursions à l’intérieur, sans autre indemnité de déplacement que celle d’une gourde par jour (de 30 à 35 centimes) pour les hommes et d’une demi-gourde pour les femmes [2]. Les négocians, que l’accaparement du cinquième de la récolte des cafés privait d’un important moyen de remises, ce qui enchérissait d’autant les traites sur l’Europe, épiloguaient à leur tour, chiffres en main, sur les énormes détournemens que cette transformation de l’état en marchand permettait à Soulouque [3]. Les propriétaires de coupes et toute une population de bateliers avaient à lui reprocher pire. L’acajou et les autres bois précieux, après avoir été martelés sur place à la marque du propriétaire, sont livrés au courant de l’Artibonite, qui les échoue sur un barrage ; mais ce barrage laisse toujours s’échapper un plus ou moins grand nombre de pièces, et les habitans de la côte avaient de temps immémorial pour industrie d’aller les recueillir en mer au compte des propriétaires, d’après un tarif déterminé. Or Soulouque avait imaginé d’envoyer la marine impériale à la pêche de ces prétendues épaves, qu’il vendait ensuite avec une parfaite

  1. Sur une commande valant, par exemple, 10,000 piastres, et qu’il faisait inscrire au débit de l’état pour 30,000, Soulouque prélevait d’avance, et en échange de l’ordre de fourniture, un pot-de-vin équivalant à la valeur réelle, et encore lui arrivait-il souvent de dire au fournisseur : Ça bien pitit de l’argent ! Au moment de la livraison, les 20,000 piastres restantes étaient payées au fournisseur en bons du trésor, dépréciés de 30, 40 et 50 pour 100, que l’empereur rachetait sous main, et qu’il se faisait payer au taux nominal par la caisse publique.
  2. Les dames et filles d’honneur qui essayaient de se soustraire à ce service étaient condamnées aux arrêts comme de simples militaires, et n’étaient pas même admises à alléguer, pour se dispenser de monter à cheval, l’excuse de la grossesse.
  3. Soulouque faisait vendre directement ces cafés en Angleterre. La commission du cinquième vient d’évaluer à 1,342,753 piastres fortes les sommes que le dernier gouvernement a détournées de ce chef, au moyen de comptes fictifs. Soulouque abandonnait une partie de ce bénéfice, qu’on croit s’être élevé beaucoup plus haut, à son favori, le grand-chancelier Delva.