Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/378

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qu’elles poussaient la déférence nègre pour la consigne jusqu’à répondre aux cris de vive la république, que leur jetaient les insurgés, par celui de vive l’empereur, ajoutant en forme d’a-parte, d’un ton de contrariété moitié boudeur, moitié suppliant : « Pourquoi me babiez-vous (me tracassez-vous) ? Vous voyez bien que je monte la garde ! » Puis, pour mieux rompre la conversation, elles tournaient le dos et murmuraient en haussant les épaules : « Bon Guiél bon Guié ! ous (vous) pas raisonnable ; passez donc votre chemin ! » Mais à peine relevé de son poste, c’est-à-dire de sa responsabilité, le factionnaire courait se dédommager de sa contrainte dans les rangs ennemis, d’où il babiait à son tour le camarade qui l’avait remplacé.

Soulouque, bien que souffrant cruellement de la dyssenterie, se multipliait sur son front de bataille, s’exposant même très résolument au feu, à quoi le vieux monarque avait d’autant plus de mérite qu’il était probablement le seul que les insurgés visassent, et que jamais plus large cible humaine ne défia l’escopette régicide. À un moment, on le vit porter vivement la main à sa poitrine, tandis qu’il s’écriait scandalisé : Ça qui f… moé une coup de roche moé (qui m’a jeté une pierre) ? — Vérification faite, c’était, non pas une pierre, mais bien une balle qui venait de rebondir sur la cotte de mailles qu’il avait depuis quelque temps reçue de Paris. Cet avertissement, le premier de ce genre qui l’eût assailli, troubla d’autant plus sa majesté, qu’à la vue des défections qui dégarnissaient d’heure en heure ses lignes, elle commençait à croire à la comète beaucoup plus qu’à sa propre étoile. Les mouvemens de l’ennemi indiquaient d’ailleurs clairement qu’il allait tourner l’armée impériale. La retraite fut décidée, et, chose à noter, Soulouque exigea que cette décision et les considérans à l’appui fussent signés par tous les généraux. Pour la première fois, il trouvait sa responsabilité lourde ; il faisait appel à l’opinion, c’est-à-dire à la discussion : c’était un suicide moral. Dans le conseil de guerre qui fut tenu à cette occasion, les généraux, interrogés nominativement, se retranchaient à qui mieux mieux dans les inextricables faux-fuyans du hunh ! hunt ! nègre, de peur d’émettre un vœu qui ne fût pas rigoureusement conforme au désir secret de sa majesté, lorsque vint le tour d’un brave noir appelé le général Michel. Enhardi par les privilèges de son âge (à quelques jours de là, il est mort de vieillesse), Michel rompit la glace par cette motion : Ça ous vlé moin dit ous, l’empereur ? Quand youn moune pédi youn gié, li doit songé conserver l’autre ; — que voulez-vous que je vous dise, empereur ? Quand on a perdu un œil, il faut songer à conserver l’autre.

Soulouque avait mis dix jours à franchir la distance qui séparait sa