Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/391

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à cette imprudente provocation. Fort heureusement, et soit par habitude machinale, soit par l’ordre exprès de Geffrard, qui, dans son généreux parti-pris de dérouter l’animosité populaire, était homme à ne pas dédaigner les petits moyens, les tambours se mirent à battre aux champs, ce qui fit succéder aux clameurs le silence de la surprise.

— Pourquoi bat-on aux champs pour ce monstre ? dit enfin une voix partie de la foule.

— Est-ce que nous ne battons pas aux champs pour les condamnés qu’on mène exécuter ? répondit très à propos une autre voix.

— Et pour les généraux qu’on enterre ? ajouta une troisième.

— Oui, oui, c’est l’enterrement du général Soulouque, s’écria la foule, dont la colère se tourna en quolibets.

À l’arrivée du cortège sur le quai du Monopole, deux canots du Melbourne vinrent prendre l’empereur et sa suite. M. Mellinet aida Faustin Ier à descendre, et une dernière explosion de huées, où les malédictions reprirent le dessus sur les rires, salua le jet cadencé des avirons qui emportaient au large ce vieil enfant terrible de l’histoire.

Comme le Melbourne restait en rade pour recueillir les généraux Delva et Vil-Lubin, que la population tenait obstinément bloqués au consulat de France, Soulouque put, le surlendemain, assister au retour de l’Africain, ce navire qu’il avait expédié dans le sud pour aller chercher les piquets. L’Africain ne ramenait qu’un régiment de troupes régulières qui, en apprenant le mouvement de Port-au-Prince, se débarrassa avec enthousiasme de ses aigles. Quant aux piquets, le commandant des Cayes, Jeannot Moline, n’avait pu en réunir dans les plaines des environs que cent quarante, lesquels avaient déserté la nuit même en disant « que les gens de Port-au-Prince n’avaient pas tort de désirer la chute de Soulouque. » Les piquets de Jérémie avaient fait une réponse analogue. Je laisse à deviner si, une fois assurée de cette neutralité bienveillante des campagnes, la bourgeoisie décimée du sud hésita à acclamer le mouvement de Port-au-Prince. Jeannot Moline et les autres généraux de cet acabit, qui, la veille encore, juraient publiquement de massacrer les mulâtres, se firent particulièrement remarquer par l’effusion nègre de leurs sentimens fraternels. Dans cette partie du territoire comme dans l’Artibonite et le Nord, le clergé seconda doublement Geffrard, soit en donnant le branle au mouvement, soit en calmant les esprits partout où l’enthousiasme républicain menaçait de dégénérer en vengeances personnelles. Voici du reste un échantillon des sentimens aussi excentriques que rassurans dont est animé