Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/411

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rencontrai pour la première fois. Ils campaient auprès d’une ancienne marnière remplie d’eau et entourée de chênes et d’aulnes séculaires. La famille se composait de deux hommes, l’un jeune et l’autre vieux, tous deux vêtus du costume catalan. Autour de la marmite se tenaient trois femmes qui ressemblaient véritablement à des sorcières, bien que leur justaucorps de velours, les bagues qui chargeaient leurs doigts, leurs pesantes boucles d’oreilles révélassent quelques prétentions à l’élégance ; mais leurs yeux bridés, leurs cheveux crépus qui retombaient en désordre sur leurs joues tannées, les haillons qui les couvraient, m’inspirèrent le plus profond dégoût. Il est vrai que j’avais devant moi leur chaudière infernale, que je me figurais pleine de crapauds, de serpens, de taupes, de mulots, et qui peut-être ne renfermait en réalité que des poulets volés au château. Près de la chaudière et jouant avec un âne, il y avait un groupe d’enfans à moitié nus, à la peau olivâtre, aux cheveux frisés et aux yeux brillans comme des escarboucles. Au milieu d’eux se tenait une jeune fille de douze ans environ qui semblait ne se prêter à ces jeux que par complaisance. N’eût été la couleur un peu foncée de sa peau, elle eût pu passer partout pour vraiment jolie.

Les bohémiens campent en plein air par amour de la liberté, et font rarement bon accueil aux visiteurs. En m’apercevant, ils froncèrent le sourcil ; la jeune fille intervint. — C’est le monsieur du château, dit-elle. Le vieux bohémien m’invita à partager leur repas, ce que je me gardai bien de faire, et je me retirai. Depuis ce jour-là, je rencontrai souvent la jeune fille, et je causais avec elle. C’était une singulière fille : elle ne savait pas précisément où elle était née ; elle croyait être venue au monde du côté de Perpignan, sous un pont, pendant l’été. Sa mère vivait encore, elle était en Espagne, dans les cavernes de Tolède, avec une autre bande ; son père était le vieux bohémien qui se nommait Andrès. Quant à elle, elle ignorait son nom : on l’appelait Nina, ce qui veut dire jeune fille en espagnol. Elle devait se marier avec Lou-Ian : c’était le jeune homme qui faisait partie de la troupe. Il était déjà marié avec une des vieilles femmes que j’avais vues ; mais le nombre des années correspondant aux morceaux de la cruche qu’ils avaient cassée lors du mariage étant expiré, il allait recouvrer sa liberté. Nina venait quelquefois rôder autour du château, ce qui ne plaisait pas trop à Marceline, qui craignait pour sa volaille. Je l’allais trouver, et nous causions ensemble. Elle me donnait le nom de toutes les étoiles du ciel et me montrait celle qui présidait à la destinée de sa race : c’était Aldebaran, l’étoile des voyageurs. Elle parut aussi s’attacher à Zulmé, qui lui donna quelques chiffons de soie, et elle nous prouva sa reconnaissance en nous avertissant un certain soir d’avoir à en-