Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/418

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Le maquignon se fit servir du vin blanc ; quant à l’autre, il commença avec une des servantes une conversation assez animée, à laquelle je ne compris pas un mot, parce qu’ils se parlaient dans une langue étrangère. Je n’étais pas si jeune que je ne pusse me douter du sujet de leur conversation. L’homme au chapeau gris paraissait être ce qu’on appelle vulgairement un bon vivant. Il parlait avec chaleur, essayant, selon toute apparence, de mettre la conversation sur le ton de la plaisanterie, tandis qu’à mon grand étonnement la fille gardait un air sérieux qui allait presque jusqu’au dédain. Je la regardai avec quelque attention ; elle me parut fort belle, et il me sembla que ce n’était pas la première fois que je la voyais. Cette figure longue et d’une pâleur mate, ces cheveux ondés, ces grands yeux noirs qui avaient quelque chose de dur et de sauvage ne m’étaient pas inconnus, mais où les avais-je rencontrés ? C’est ce qu’il m’était impossible de me rappeler.

Pendant que je faisais de vains efforts pour réveiller mes souvenirs, Briscadieu entra avec l’aubergiste. Il parut surpris en apercevant l’homme au chapeau gris, et ne put s’empêcher de jeter sur moi un regard inquiet. Toutefois il se remit rapidement et salua le nouveau-venu avec respect en l’appelant monsieur le comte. Celui-ci lui rendit fort légèrement son salut et continua de causer avec la servante. Briscadieu s’approcha de moi et me demanda si je connaissais monsieur le comte. Sur ma réponse négative, il me dit d’un ton bas et mystérieux : — Vous le connaîtrez plus tard. Il est inutile que vous parliez de ce que vous verrez ce soir, plus inutile encore que vous vous fassiez connaître pour le chevalier de Mombalère. — Il s’éloigna ensuite de moi et alla rejoindre le maquignon. Il résulta de leur conversation que celui-ci revenait, ainsi que le comte, de la foire de Barcelone. J’aurais pu, si j’avais voulu les écouter, m’instruire à fond du prix courant des bœufs et des chevaux ; pour l’instant, mon attention était trop vivement surexcitée par l’étrange fille qui causait avec monsieur le comte, et ce fut à peine si je vis entrer une vieille mégère qui commença à préparer le souper, non sans beaucoup de tapage et de criailleries contre les jeunes servantes.

Ici le baron s’interrompit un moment, comme s’il doutait de la patience de son auditeur. Je l’engageai à poursuivre.

Je vous raconte longuement ces détails, reprit-il, parce qu’ils ont laissé une profonde impression dans mon souvenir. Les autres événemens de cette nuit mémorable, bien que plus extraordinaires, ont laissé des traces moins vivantes. Je crois me rappeler qu’il entra un paysan, costumé comme le sont les bergers de la montagne, c’est-à-dire avec une longue blouse bleue et un large béret. Nous