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Me retrouvera-t-il vivante ? L’homme de cette maison m’a vendue à celui qu’ils appellent le comte ; mais ils ne m’auront par force ni par trahison. Ils n’oseront user de violence, car ils savent que je sais jouer du couteau. Ils mêlent des poudres à mon breuvage, et me guettent pendant la nuit. Je veille ; patience ! Lou-Ian reviendra, et il leur réglera leur compte à tous.

Pendant qu’elle parlait ainsi, son visage s’était animé : sa narine gonflée, ses yeux étincelans donnaient à sa physionomie une expression terrible. — C’est assez parler de moi, continua-t-elle. Il est temps que vous partiez, et elle m’entraîna hors de la chambre en me recommandant de ne pas faire de bruit. Je trouvai à quelques pas de l’auberge mon cheval tout prêt. — Suivez toujours la route qui est devant vous, me dit-elle, elle vous conduira à Asparens.

— Nina, comment savez-vous que je vais à Asparens ?

— Les zingara savent tout, répondit-elle en s’éloignant, et elle se perdit dans les ténèbres qui étaient encore fort épaisses.

IV.

Je me laissai conduire par Alphane, qui ne paraissait pas se ressentir des fatigues de la veille. Quant à moi, j’étais probablement encore sous l’influence de l’ivresse et des scènes si nouvelles qui s’étaient déroulées devant moi ; j’avais à peine la conscience de moi-même. Il semblait que j’achevais un rêve pénible. L’aube commençait à peine à paraître lorsque je traversai une petite ville. Ce fut avec une vive satisfaction que j’entendis les coqs chanter. Au moment où je passais devant l’église, l’Angelus sonna ; un peu plus loin, je rencontrai un paysan qui se rendait au travail. Les objets commencèrent à prendre une forme distincte, et grâce à la lumière, à la fraîcheur du matin, mes idées retrouvèrent toute leur netteté. Le charme fut rompu, les terreurs fantastiques qui m’affligeaient disparurent, et je ne m’inquiétais plus que de trouver le chemin du château d’Asparens, tout en regrettant mon pauvre louis d’or que j’avais dilapidé.

Il était environ neuf heures du matin lorsque j’arrivai au but de mon voyage. Vous ne connaissez le château d’Asparens que de réputation, et si vous n’avez pas rencontré un homme de goût, je ne doute pas qu’on ne vous en ait dit des merveilles : c’est un des monumens du département, et les paysans en ont fait l’objet d’un dicton. Mon cher ami, quand vous viendrez le voir, et j’espère que ce sera avant peu de temps, vous trouverez une grande caserne bien blanche, couverte en ardoises bien bleues, flanquée de deux pavillons prétentieux surmontés de girouettes magnifiques ; rien de plus.