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l’avais été pendant le dîner. On pria la comtesse de se mettre au piano, et elle joua et chanta avec un goût infini. Mon admiration n’échappa point à mes deux voisins de table, qui ne me quittaient plus. Sur une insinuation malicieuse de l’un d’eux, j’avouai que j’étais musicien ; on me demanda quel était mon instrument, et avec une naïveté qui les ravit, je nommai la guitare. J’eus alors un succès complet. Le chirurgien, qui était un des familiers de la maison, s’échappa et rapporta bientôt une guitare en me suppliant de « favoriser la société d’un petit air. » Je ne me fis pas prier, et avec une candeur qui eût désarmé un tigre je chantai, en m’accompagnant, Fleuve du Tage, un des triomphes de ma pauvre sœur Zulmé, mais j’avais affaire à des plaisans de province, c’est-à-dire à une race sans pitié. Il me fallut leur donner tout mon répertoire. Après chaque morceau, j’étais applaudi avec fureur, et j’aurais continué toute la nuit, si la comtesse ne se fût approchée de moi et, me prenant la guitare, ne m’eût dit : — C’est assez, mon cousin ; en vous laissant chanter plus longtemps, je craindrais d’abuser de votre complaisance.

Pendant que je chantais, mes yeux se tournaient fréquemment vers elle. Son visage restait froid, triste et presque sévère ; mais j’étais tellement infatué des applaudissemens qui m’étaient prodigués, que je crus reconnaître dans cette froideur le dédain contre lequel on m’avait recommandé de me mettre en garde. Le malin chirurgien découvrit apparemment ma pensée, car il me dit à l’oreille : — En vérité, chevalier, je crois que la comtesse est jalouse de votre succès.

Là ne devaient pas finir les mésaventures de cette soirée. Les tables de jeu furent dressées, et la comtesse se retira. Quelques-uns de ces messieurs allumèrent des cigares. Le chirurgien m’en offrit un, mais j’eus le bon esprit de refuser. Il y avait une table d’écarté où l’on jouait fort gros jeu. L’or et les billets de banque passaient d’un côté à l’autre avec une rapidité qui me donnait le vertige. À Mombalère, quand, après avoir vendu les récoltes, on avait reçu quelques centaines d’écus, on m’appelait pour me les montrer comme une curiosité. Par momens, il y avait sur la table plus de cent louis qui brillaient sous le feu des bougies et faisaient entendre leur cliquetis. Hélas ! moi aussi j’en avais eu un louis d’or la veille, et je ne songeais pas sans effroi qu’il me faudrait un jour en rendre compte. Mon chirurgien, qui ne me quittait pas, me demanda si je ne désirais pas jouer. Il m’engagea tout au moins à parier pour l’un ou pour l’autre des joueurs. Ce n’était pas le désir qui me manquait, mais je ne voyais que de l’or sur la table, et j’avais peur que mon écu de six livres, mon seul trésor, ne fût mal accueilli. Je con-