Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/438

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de mon pauvre père, dont elle tenait la main ; il avait les yeux fermés, et il était si pâle que je pressentis le malheur qui nous frappait. D’ailleurs Marceline était à genoux et égrenait avec ferveur son chapelet, qu’elle trempait de ses larmes. Je poussai un grand cri. Zulmé se retourna ; elle oublia toute étiquette et se jeta dans mes bras. — Léandre, s’écria-t-elle, il t’a béni, et la dernière parole qu’il a prononcée a été ton nom.

Je me mis à genoux auprès du fauteuil et je priai sincèrement, bien sincèrement, car pour la première fois depuis que j’avais quitté Asparens, j’oubliais Hortense.

Pendant une semaine, tout entiers à la perte que nous venions de faire, nous ne pensâmes guère aux désastres causés par la grêle. Nous étions irrévocablement ruinés ; mais que nous importait l’avenir ? nous ne parlions que du passé. Cependant il était un homme que nos malheurs ne laissaient pas indifférent : c’était Briscadieu. Huit jours après la mort de notre père, nous le vîmes arriver au château. Je remarquai qu’il avait donné à sa toilette un soin qui ne lui était pas ordinaire. Après nous avoir prodigué les banalités d’usage, il pria Zulmé de lui accorder un entretien particulier. Marceline, en le voyant sortir de la cuisine, lui jeta des regards furieux.

— Le scélérat ! dit-elle, il a sa poche pleine de papier marqué ! La conférence de Briscadieu avec Zulmé dura plus d’une heure.

La démarche de ma sœur lorsqu’elle le reconduisit avait une dignité qui allait jusqu’à la raideur. Briscadieu au contraire, malgré son effronterie habituelle, paraissait décontenancé. En montant à cheval, il se retourna vers Zulmé, et d’un ton obséquieux il lui dit : — Mademoiselle se souviendra que je ne puis lui donner que huit jours.

— Dans huit jours, répondit-elle, vous ne trouverez ici que les hiboux du château. — Puis, se tournant vers moi : — Viens, Léandre, me dit-elle, j’ai à te parler. Nous montâmes dans sa chambre, elle se recueillit un instant : — Léandre, dit-elle, vous êtes le chef de la famille, vous êtes baron de Mombalère. Depuis la mort de notre pauvre mère, c’est moi qui ai administré le domaine. Je vais vous rendre mes comptes, ce sera bien vite fait, j’aurai achevé en trois mots : nous sommes ruinés. Notre ruine est si patente et si irrévocable, ajouta-t-elle en élevant la voix, que l’insulte commence à prendre le chemin de notre maison ; L’homme qui vient de sortir d’ici m’a fait une proposition qui vous prouvera jusqu’à quel point la misère dégrade même les plus nobles familles dans ce pays. Il m’a proposé d’être sa femme… Il s’engageait à libérer le bien de Mombalère et à vous donner de quoi acheter une pacotille pour aller aux îles. Je l’ai chassé. Il s’est vengé comme se vengent ces gens-là. Vous savez que notre mère avait cautionné à des marchands de