Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/462

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à l’abri des atteintes. L’est-elle en effet, et d’une manière assez sûre pour qu’on puisse se fier à elle dans tous les cas et dans tous les états de la mer ? Telle est la question qui se pose, et la guerre seule semble appelée à la résoudre. Déjà l’hélice avait donné lieu à des plaintes fondées : l’appareil en est délicat, sujet à des dérangemens, d’un entretien difficile, exigeant beaucoup de soin. Que sera-ce quand à la violence des eaux viendra se joindre la menace des projectiles ? Par de grosses mers, l’hélice se découvre en partie et offre prise à un tir habilement dirigé. Ne pourra-t-on pas l’inquiéter aussi par des feux plongeans qui iraient frapper ses organes dans les profondeurs où ils se meuvent ? Nous exposons ces doutes sans les discuter, et avec la conviction que les hommes de l’art seraient en mesure d’y répondre.

À ces objections techniques il s’en rattache une dernière, et c’est l’Edinburgh Review qui nous la fournit. Le vaisseau à hélice a gardé sa mâture, réduite seulement de hauteur. Est-ce le dernier mot de cette réforme, et la voile doit-elle être conservée dans un vaisseau à feu ? N’offre-t-elle pas plus d’inconvéniens que d’avantages ? Parler ainsi, c’est troubler nos gens de mer dans leurs affections les plus chères. Les mâts sont la parure d’un vaisseau ; ils lui donnent une fierté et une élégance que ne sauraient avoir des coques rases. Pour nos officiers, c’est le dernier débris de la tradition, un titre, un souvenir, le fond des études passées ; il est naturel qu’ils y tiennent. Ce fut longtemps pour eux l’objet principal ; ils s’y rattachent comme à un accessoire. D’ailleurs à ces motifs de sentiment se joignent des considérations d’utilité. La machine peut être mise hors de service, et que deviendraient alors ces bois inertes, à la merci des vagues et des vents ? S’exposer de gaieté de cœur à un sinistre où la vie des hommes est enjeu serait insensé, quand un surcroît de précautions peut en éloigner les chances. Dans ces accidens, qui ne sont pas rares à la mer, la voile retrouve sa fonction ; elle est le salut des vaisseaux et des équipages. La voile permet en outre d’affecter les navires à toutes les destinations, et leur ouvre le théâtre le plus étendu. Avec l’appareil à feu, dont le combustible est si vite épuisé, un vaisseau ne peut guère s’éloigner des côtes : il est comme enchaîné dans les eaux de la Méditerranée et de la Manche ; avec la voile, il retrouve la liberté de ses allures, il peut porter au loin le prestige de nos couleurs et le témoignage de notre force.

Tout cela est juste et ne saurait être contesté : pour y faire une réponse plausible, il faut voir les choses sous un autre aspect et ramener le vaisseau à sa grande mission, celle d’instrument de guerre. Peu importe qu’il soit moins imposant au coup d’œil, pourvu qu’en réalité il soit plus redoutable. Les traditions à oublier, les risques à courir, l’utilité des destinations lointaines, ne sauraient être mis