Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/539

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


me le conseiller. Oh ! s’il s’agissait de vénerie ou de sport, comme vous dites, nul ne serait recommandé avant vous ; mais ces choses-là où vous brillez ne sont pas de mon ressort. Tenez ! je prends au hasard : on penserait à vous donner pour femme Mlle Lecamus, qui a la ferme d’Orgerai, deux cents hectares d’un seul tenant, ou Mlle Dusommier, qui a dix bonnes mille livres de rente du chef de son père en biens-fonds, ou Mlle Espieux, qui a les plus belles vignes de l’arrondissement, ou même encore Mlle Lucile Des Tournels, votre voisine, qui passe à bon droit, j’en sais quelque chose, pour une riche héritière, mon devoir, puisqu’il s’agit de mes ouailles, n’est-il pas de me cabrer ? Et c’est ce que je fais. La langue me part, et je démontre par A plus B que vous seriez un mari détestable. Le passé répond de l’avenir. Manger une dot qui aurait été comptée dans mon étude, oh ! que nenni ! je me tiendrais pour déshonoré. Voilà comment j’entends mon métier, et voilà près de quarante ans que je l’exerce ainsi. Le notariat ! mais c’est ma religion à moi ! Si donc, l’occasion aidant, je vous ai drapé, prenez-vous-en à mon amour du métier. Maintenant vous plaît-il de partager mon menu ? Vous êtes mon homme ; Mme Lecerf tirera la meilleure bouteille du meilleur coin, et je vous tiendrai tête !

Ce petit discours, débité avec verve et tout d’une haleine, produisit une impression singulière sur l’esprit de M. d’Auberive. C’était un homme, on le sait, qui trouvait toujours qu’on était dans le vrai quand on lui donnait tort. — Touchez là, dit-il au notaire ; vous avez fait votre devoir.

M. Lecerf n’était pas méchant au fond, quoique vert comme du vin nouveau ; cet abandon le toucha. — Çà, voyons ! reprit-il en retenant la main que Francis lui avait tendue : on parle de conversions, et ça peut mener au mariage aussi bien qu’en paradis ; tout net, et en quatre mots, que vous reste-t-il ? Nous avons des actions, des valeurs, un peu d’argent mignon ? On peut grouper tout cela. Ne me parlez pas des terres de Grand val, je les connais… De ce côté-là, nous n’aurions pas dix mille écus vaillant ; mais après ?…

Francis sourit. — Il me reste ma tante, dit-il.

Le notaire fit la moue. — Hum ! reprit-il, le bruit court qu’un bon vieux curé la visite souvent ; c’est un héritage sur lequel je ne prêterais rien.

Il ramena la bride de son bidet, qui secoua la tête d’un air chagrin ; puis, le frappant du talon : — Sans rancune au moins, dit-il à M. d’Auberive, mon avis est que vous mourrez garçon. — Il poussa le cheval, qui prit le trot et disparut derrière une haie.

Resté seul, M. Francis d’Auberive siffla son chien, qui dormait dans l’herbe, et rentra en chasse. Il avait le cœur gros, et pourtant