Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/540

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il n’avait garde d’en vouloir au notaire. Ce que M. Lecerf lui avait dit lui seuiblait marqué au coin du bon sens. Tous les rêves qu’il avait faits depuis une heure s’en allaient comme la rosée, séchée déjà par un rayon de soleil plus chaud. — Est-on fou quelquefois ! se dit-il… Si je n’avais pas rencontré ce brave notaire, voyez donc où m’auraient conduit toutes ces extravagantes idées !… Il a dit vrai : tel j’ai vécu, tel je mourrai. Il est singulier seulement que je le regrette au moment où il m’est défendu d’espérer mieux… Aussi pourquoi suis-je allé à la Marelle ? — Une compagnie de perdreaux s’éleva d’un champ de trèfles ; il fit feu de ses deux coups, et deux perdreaux tombèrent sous la gueule du chien. — Ah ! murmura-t-il, Mlle Berthe n’est plus là pour vous protéger !

Quand il rentra dans son petit castel de Grandval, il se sentit fort triste et fort désœuvré. Il s’assit à table et mangea peu. Quelques fagots de sarmens flambaient dans la cheminée. Il pensa que la solitude lui semblerait douce, si le coin du feu était égayé par le sourire et la causerie d’une femme qui aurait la physionomie de Berthe. Il regarda les murs, les fusils et les carnassières pendus au râtelier, la pendule dont les aiguilles marchaient si lentement, le chien couché devant l’âtre et qui gémissait en rêvant, sa petite bibliothèque dont il connaissait tous les livres, un certain vieux bureau à pieds tordus dont tous les tiroirs étaient pleins de lettres qui marquaient les étapes de sa jeunesse : rien ne lui parlait plus à l’esprit. Sa longue pipe turque, rapportée d’un voyage qu’il avait fait en Égypte, restait éteinte sous sa main ; il buvait à petits coups le café refroidi dans la tasse ; une impression de malaise toute nouvelle le saisissait, et il ne bougeait pas de son fauteuil. Sa pensée était à la Marelle. — Allons ! se disait-il à toute minute, il n’y faut plus songer. — Et il se coucha en y pensant toujours.

Le lendemain, il n’osa point se présenter chez M. Des Tournels, ni le jour suivant non plus. Il rôda tout autour de la Marelle, poussé vers la maison et retenu par la crainte de rendre plus amer un regret dont il ne pouvait pas se défendre. — Est-ce absurde à trente ans ! se disait-il avec dépit, car il ne s’épargnait guère, et volontiers il se serait battu ; mais les trente ans n’y faisaient rien, et il éprouvait les mêmes agitations qu’un écolier. Quand il avait fait deux ou trois fois le tour du parc, il en sortait. — Ça passera ! ça passera ! répétait-il comme pour se rassurer. Que de choses qui avaient passé déjà, et qu’il voyait défiler au fond de son souvenir comme une procession blanche de fantômes ! Pourquoi donc le souvenir de Mlle Berthe, qui n’était pas jolie, serait-il plus vivace ? Il rentrait dans le salon de Grandval, où il retrouvait à leur même place les fusils, la pendule, le chien, le bureau, la pipe turque. Il s’asseyait