Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/543

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M. Des Tournels fronça le sourcil. — J’ai reçu M. d’Auberive chez moi en ami, dit-il ; aurait-il oublié en te parlant ?…

Berthe l’arrêta d’un geste. — Il n’a rien oublié de ce qu’il vous doit et de ce qu’il me doit, reprit-elle fièrement… Je crois même, autant que j’en puis juger, que la pensée qui m’occupe m’occupe seule.

— Mais à quel propos cette pensée, et pourquoi, et comment ?

— Je ne sais… J’ai vu M. d’Auberive assez souvent. Il a quelque chose de triste dans les yeux… Il est bon comme un enfant, et on ferait couler tout le sang de ses veines avant d’y trouver une goutte de fiel… Je ne peux pas me défendre de m’intéresser à lui… Il est si seul !… On le voit rire, et il rit beaucoup ; mais au fond il n’est point heureux… Un temps j’ai cru qu’il m’aimait sans le savoir… C’était après une conversation que nous avons eue il y a deux mois ; à présent je ne sais plus que penser… Cependant, lorsqu’il s’imagine que je ne l’aperçois pas, il me suit des yeux. Dans ces momens-là, le cœur me bat à m’étouffer. Il me semble que tout ce qui se passe en moi se peint sur mon visage. Quand nous sommes restés l’un près de l’autre tout un soir sans nous parler, j’ai la respiration oppressée… Si, au moment de partir, il arrête les yeux sur moi, j’y lis mille choses qui font que la nuit mes joues se couvrent de larmes… Vous avez voulu savoir mon secret, le voilà.

M. Des Tournels écoutait Berthe attentivement. — Il ne t’a jamais ouvert son cœur, jamais écrit ?

— S’il m’avait écrit, je vous aurais apporté sa lettre.

— Bien vrai ? reprit le maître de forges.

— Ah ! mon père ! regardez-moi, dit Berthe.

M. Des Tournels l’embrassa. — Tu as raison ; mais ne m’en veuille pas : ton bonheur est en jeu, et il me touche plus que le mien. J’ai donc besoin de tout savoir… M. d’Auberive paraît-il se douter de ce trouble que tu ressens ?

— Je ne sais… Depuis quelque temps même, on dirait qu’il évite les occasions de se trouver avec moi.

— Sa manière d’agir est celle d’un galant homme. Je ne te cacherai point cependant que M. d’Auberive n’est pas le mari que j’aurais choisi. J’avais d’autres idées… Mais puisque tu y penses,… on verra.

Berthe jeta ses bras autour du cou de son père, et à plusieurs reprises l’embrassa. — Vous êtes bon ! dit-elle.

— Eh ! eh ! reprit M. Des Tournels, c’est donc sérieux ?

— Sérieux ? fit-elle en le regardant, vous me connaissez, et vous le demandez !