Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/551

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Tournels avait dès longtemps conçu le projet de marier ses deux filles le même jour, pour n’avoir pas, disait-il, l’embarras et le chagrin de deux cérémonies et de deux séparations. Or, si le mariage de Lucile, qui avait remis sur cette grave affaire, la plus importante de la vie d’une femme, tous ses pouvoirs à son père, pouvait être conclu dans les vingt-quatre heures, celui de Berthe présentait d’autres difficultés. En traversant Paris, Berthe n’avait pu s’empêcher de jeter mille regards curieux le long des rues ; il lui semblait impossible que M. d’Auberive ne se trouvât point sur son passage. Comment ne devinait-il pas qu’elle arrivait ? De retour dans le vieil hôtel de la rue Miromesnil, elle revit les grandes pièces où autrefois elle avait dansé avec lui. Il la recherchait alors, et mille souvenirs que son retour lui rappelait, comme le pas d’un voyageur réveille un essaim d’oiseaux endormis dans une haie, lui donnaient à penser qu’à cette époque il la préférait à toutes les jeunes filles réunies dans les mêmes salons. Comment se faisait-il qu’elle ne l’eût pas remarqué alors, et qu’il eût fallu les caquets de la province et les méchancetés d’un notaire pour la tirer de sa torpeur ? Une sorte de fièvre s’empara d’elle. Son père ne lui avait jamais manqué de parole, et certainement un temps bien long ne s’écoulerait pas avant qu’on ne vît M. d’Auberive à l’hôtel. Déjà, quand sa sœur demandait si personne n’était venu leur rendre visite, son cœur battait ; elle n’osait pas jeter les yeux sur les cartes qu’on leur remettait au retour d’une promenade.

Une semaine s’écoula : Berthe n’interrogeait pas M. Des Tournels ; elle savait qu’il n’oubliait rien, il suffisait qu’ils se fussent expliqués. Un soir il pria les deux sœurs de s’habiller pour aller aux Italiens. C’était la première fois qu’elles y retournaient depuis que leur mère n’était plus. Berthe sentit ce qui devait se passer dans le cœur de son père. Un de ces élans qui la rendaient irrésistible la jeta dans ses bras. — Si vous voulez, nous n’irons pas, dit-elle ; Lucile et moi, nous n’y tenons plus.

M. Des Tournels la serra sur son cœur. — Il est de mon devoir de ne vous priver en rien des plaisirs de votre âge… Nous parlerons d’elle ensemble, au retour, répondit-il.

M. Des Tournels et ses deux filles occupaient la loge qu’ils avaient toujours eue. On jouait la Gazza ladra. L’influence de la musique, déjà si profonde sur les organisations nerveuses, devient excessive lorsqu’elle agit au milieu de circonstances spéciales. Berthe écoutait sans respirer ; les malheurs de Ninette avaient un écho dans son âme. Elle regardait derrière elle cette quatrième place demeurée vide, et la peuplait en esprit ; mais ce rêve ne desserrait pas son cœur. Il fallait toute la force qu’elle avait acquise sur elle-même pour qu’elle se retînt de pleurer. La représentation terminée,