Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/554

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nausées lui venaient aux lèvres au milieu des soupers insipides où l’on disait les mêmes sottises eu buvant les mêmes vins. Une nuit, en revenant le long du boulevard, après une dernière séance au Café-Anglais, il jura d’en finir avec cette vie ridicule et vide. La soirée fatale qu’il passa aux Italiens était un adieu à sa jeunesse fatiguée, au plaisir qui n’avait plus de sève. La vue de Berthe lui donna une secousse dont sa compagne du dernier jour s’aperçut. Qu’il maudit cette faiblesse qui lui avait fait retarder d’une heure le complet abandon de son passé ! Si le chagrin de Francis ne fut ni si profond ni si douloureux que celui qui déchirait Berthe, il eut du moins pour résultat de le fortifier dans, la résolution qu’il avait prise. Il réunit en toute hâte les paperasses qui pouvaient établir nettement sa situation, et les expédia à M. Lecerf. La lettre qu’il reçut du vieux notaire en réponse à la sienne avait un post-scriptum : « S’il vous souvient de ce que je vous ai dit lors de notre dernière rencontre, vous reconnaîtrez prochainement que je ne m’étais pas trompé dans mes prévisions. D’autres ont été plus avisés qu’un certain chasseur dont je veux taire le nom. Les deux demoiselles Des Tournels vont se marier. »

M. d’Auberive laissa tomber son front dans sa main ; les yeux fixés sur la lettre, il repassa en idée cette pastorale qu’il avait ébauchée à la campagne, et qui n’avait point eu de dénoûment. — C’était écrit ! — murmura-t-il en appelant à son aide cette résignation sardonique, cette philosophie moqueuse à laquelle il demandait ses inspirations.

Cependant M. Félix Claverond avait été présenté à l’hôtel de la rue Miromesnil. C’était un homme qui avait de l’aisance dans les manières, et dans la parole un mouvement, une facilité qui pouvaient tromper de plus intelligens que lui. Il avait à un haut degré l’art de vulgariser et de présenter par leurs côtés les plus séduisans les idées qu’on lui avait suggérées ; aussitôt qu’il s’en faisait l’apôtre, elles devenaient siennes, et il les défendait avec feu. Cette faculté lui donnait un grand relief dans les salons. Avec les dehors et les formules d’une modestie exagérée, peu d’hommes avaient une plus haute dose de vanité. À première vue, il pouvait éblouir les esprits inattentifs ; au fond d’un cabinet et dans la pratique, il étonnait par sa nullité. Il avait une façon de tenir son chapeau et de porter sa tête dans le monde qui imposait au vulgaire, et sur les lèvres un nombre respectable d’aphorismes tout faits qui, dès les premières hostilités d’une discussion, produisaient une vive impression sur un auditoire mondain. M. Félix Claverond avait eu quelque fortune en naissant ; une association heureuse l’avait enrichi. Le hasard avait voulu qu’il eut pour condisciple et pour camarade en entrant dans