Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/565

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point de volonté, point de ressort, point de spontanéité chez le compagnon de sa vie ! Toutes les cordes de cet instrument sonore et creux étaient brisées. Il n’y avait plus à hésiter. Berthe prit en main la direction des choses importantes ; avec ce sens droit et clair que certaines femmes apportent dans la pratique des affaires, elle dirigea la correspondance et le travail de son mari, lui indiquant les points sur lesquels il devait insister et lui dictant les termes des transactions auxquelles il était de son intérêt de consentir. Elle fut le guide, le conseiller de sa liquidation ; mais, toujours délicate, elle eut cet art profond de sauver l’amour-propre de Félix et de lui laisser croire que tout ce qu’il faisait à l’instigation de sa femme, c’était lui qui l’avait décidé. Quand ils causaient le soir, elle avait, pour lui faire adopter ses idées, une souplesse admirable d’expressions auxquelles il se prenait chaque fois comme un oiseau à de la glu. Tantôt elle émettait une opinion sous forme de problème à résoudre, et lui en indiquait la solution comme une chose qu’il avait résolue d’avance ; d’autres fois elle lui demandait d’un air tranquille s’il ne se souvenait pas d’avoir décidé qu’une démarche au sujet de laquelle ils avaient discuté la veille devait être tentée dans la journée. Il y avait des heures où elle feignait de combattre une idée qu’elle avait d’abord suggérée, pour lui bien donner, en cédant à propos, la conviction que seul il l’avait trouvée. Pour lui ôter cette terreur puérile que leur repos matériel était compromis, elle vendit à son insu tous ses diamans, se confia au joaillier de la famille pour avoir des parures identiques en pierres fausses, et fit voir à Félix un gros paquet de billets de banque. — Ils sont à moi, dit-elle, et voilà notre vie à tous assurée pour deux ans. — Félix ouvrit de grands yeux et lui demanda d’où provenait une si grosse somme. — De votre caisse, répondit-elle en riant ; du temps que vous m’y laissiez puiser, je vous ai un peu volé pour qu’une fantaisie ne me prît jamais au dépourvu.

— Oh ! les femmes ! murmura Félix ; elles oublient tout, si ce n’est les chiffons !

Dès qu’elle eut vent de la catastrophe qui menaçait M. Claverond, Lucile accourut chez sa sœur, pleura beaucoup et lui offrit de bon cœur la moitié de sa fortune. — Ne t’inquiète pas de mon mari, lui dit-elle. Gaston fera tout ce que je voudrai. S’il ne te convient pas que je lui en parle, il ne saura rien. Nous partageons les dépenses de la maison en parties égales, et j’administre ce qui me reste comme il me plaît ;… ne te gêne donc pas. Tout cela fut dit avec une sincère effusion au milieu des larmes les plus abondantes et de mille baisers. Berthe remercia sa sœur, l’embrassa et la rassura de son mieux. Elle n’avait besoin de rien pour le moment ; plus