Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/569

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glement définitif qui désintéressait la totalité des créanciers, Berthe voulut se rendre compte de ce qui leur restait. C’était peu de chose ; la fortune entière de M. Claverond et une bonne partie de la sienne avaient disparu. On n’avait pour vivre que son bien dotal, qui se composait de la Marelle, d’un bois et de deux métairies en Bourgogne ; le tout ensemble représentait un revenu annuel d’à peu près onze ou douze mille francs, tous frais acquittés. C’était, en y apportant un ordre sévère, une vie aisée à la campagne ; mais qu’était-ce pour un banquier dans la maison duquel naguère on dépensait régulièrement chaque année plus de cent cinquante mille francs ? Il fallait renoncer au pied-à-terre à Paris, à tout voyage, à toute communication avec le monde, et se renfermer à la Marelle, où l’on vivrait en modestes propriétaires. Si cette existence presque monacale ne paraissait pas suffisante à un homme qui avait rêvé pour son fils les délassemens politiques de la diplomatie, il fallait aviser aux moyens de rentrer dans la vie active et de relever la ruche gonflée de miel qu’un coup de vent avait jetée par terre. M. Claverond y pensait, mais n’osait rien résoudre, bien que sa jactance accoutumée s’amusât le soir, en tisonnant le feu, à bâtir de magnifiques châteaux en Espagne, dont le moindre inconvénient était de ne pouvoir tenir debout. Berthe l’entretenait dans ces idées de résurrection, sans lesquelles il n’eût pas tardé à tomber dans un chagrin noir ; mais elle reculait sans cesse l’époque où il devait la tenter, non pas qu’elle fût décidée à s’y opposer toujours, mais parce qu’elle voulait savoir si, manié par une main souple et ferme, intelligente et dévouée, cet esprit crédule et superbe à la fois, court et vaniteux, arriverait enfin à la maturité. Elle en avait l’espoir, sinon la certitude. En attendant que l’heure eût sonné où elle pourrait sans danger lâcher la bride à l’impatience de Félix, Berthe étudiait les ressources qui les entouraient, ce chapitre des voies et moyens dont tous les ministres des finances parlent avec tant de complaisance en présentant un budget élastique. Elle achevait ou pour mieux dire elle commençait l’éducation de Félix en l’habituant à réfléchir, à comparer, à chercher l’idée sous le mot, comme on cherche l’amande sous la coquille, à tirer la substance des livres et à se mêler aux bonnes et solides conversations par le silence. On découvrait alors tous les trésors de raison, de sens, de netteté, qu’elle avait amassés pendant ses longues luttes contre elle-même et les efforts patiens auxquels elle s’était soumise pour vaincre sa nature rebelle. Quand elle avait fait accepter le remède présenté d’une main si savante, quand elle croyait avoir bien affermi l’esprit de Félix dans la voie où elle le guidait, elle avait des câlineries charmantes pour le récompenser, des étonnemens naïfs qui le séduisaient, mille com-