Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/575

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avais la certitude, et chaque jour je remettais au lendemain cette démarche à laquelle je comprenais que mon avenir était attaché. Un soir, — vous me sembliez si bonne, et vos yeux étaient si pleins d’une expression si douce ! — j’ai failli la faire. Un notaire vint à passer et prit le bras de M. Des Tournels à l’instant où j’allais l’aborder. Votre père s’éloigna ; quand il revint à moi, une heure après, le courage me manqua. Le lendemain, je rencontrai M. Lecerf, il me parla de votre prochain mariage, et tout fut fini.

« À partir de ce moment, je n’ai plus été qu’une épave ballottée par tous les flots. Je n’avais de cœur à rien, et la vie a fait de moi tout ce que le hasard a voulu. Je n’ai plus lutté. Mon mariage l’a bien prouvé ! J’en ai vu les conséquences comme je vois la lumière du soleil, et je les ai subies l’une après l’autre sans rien faire pour en atténuer l’inévitable dénoument. J’avais cette détestable conviction que, si un malheur ne m’atteignait pas aujourd’hui, une catastrophe me frapperait demain. La catastrophe est venue, et je pars pour l’Amérique…

« Il peut se faire que nous ne nous revoyions plus : je ne sais pas ce que le sort me réserve là-bas ; mais c’est bien loin, et ma chance est mauvaise. Avant de m’éloigner, j’ai fait deux parts de ce qui me reste, la plus importante vous sera remise et servira à l’éducation de mon fils. Vous l’auriez accepté sans rien, je le sais, mais vous n’êtes pas seule. Cette part est ce qui m’a été remis par le notaire sur le prix de la vente de Grandval. Je m’y suis décidé à la dernière heure. Grandval est si près de la Marelle ! Que de fois, en automne, les pieds sur les chenets, il m’est arrivé d’en peupler la solitude de votre image ! À présent je n’ai plus même un brin d’herbe dans ces campagnes que nous avons parcourues ensemble !… J’ai gardé pour moi le peu qui suffit à payer le voyage et à m’assurer quelques mois de vie dans ce pays où je vais tenter fortune. Si plus tard vous ne recevez pas de mes nouvelles après un long temps, c’est que le petit Francis n’aura plus que vous au monde.

« J’ai songé un moment à partir pour la Bourgogne et à vous le présenter moi-même ; mais j’ai craint, si je vous revoyais, de n’avoir plus le courage d’accepter ce long exil. Et puis jamais, sous vos yeux, je n’aurais pu vous dire ce que je viens de confier au papier. Ma gorge encore une fois eût été serrée, et j’ai voulu que mon secret n’en fût plus un pour vous.

« Ai-je eu tort en ayant cette pensée que vous étiez et que vous resterez ma meilleure amie ? C’est la seule chose que rien n’a pu m’empêcher de croire… Je m’en vais avec une foi absolue en vous… Prenez donc mon enfant et donnez-lui le baiser d’adoption… Quelque chose en reviendra jusqu’à moi. »