Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/577

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Berthe fit un signe de tête affirmatif. — Et qu’il ne reviendra plus ? ajouta Lucile.

— Je ne sais, dit Berthe.

— Et tu n’es pas dans les larmes, toi qui l’aimes depuis si longtemps ! Voilà ce qui me passe ! poursuivit Lucile… Ah ! Dieu ! si pareille chose me fût arrivée, mes yeux n’y verraient plus à force de pleurer.

Berthe prit la main de sa sœur. — Et mon nom d’autrefois, l’as-tu donc oublié ? dit-elle.

— Ah ! pauvre Eau-qui-dort, tu me fais peur ! s’écria Lucile, qui l’embrassa.

Dès le même jour, M. Claverond était convaincu que l’idée de s’établir à Paris et de recommencer les affaires lui était venue après de mûres et longues réflexions approuvées par Berthe, à qui il les avait communiquées. Il avait déjà, disait-il, trouvé chez sa belle-sœur une partie des fonds nécessaires au succès de son entreprise. Le reste n’était pas impossible à réunir.

— Je sais que vous avez pensé à notre ami Jules Desprez, dit Berthe, et par un sentiment de délicatesse qui ne m’étonne pas, vous avez même eu l’idée de me charger des premières ouvertures. Je ne crois pas à un refus ; mais quand on a été dans les relations où l’on vous a vu avec notre voisin, on n’en court pas la chance en personne. Je ne suis pas apte, comme vous, à traiter ces questions ; cependant, si votre intention est toujours la même, je vais écrire à M. Jules Desprez de passer ici.

— Écrivez, dit Félix gravement.

M. Jules Desprez répondit avec empressement à l’appel de Berthe. Il écouta attentivement tout ce qu’elle lui raconta de leurs projets, et n’en parut pas très édifié. Félix avait subi un premier et terrible naufrage ; la paix et le repos, il les avait trouvés à la Marelle ; pour être heureux, les enfans, devenus hommes, n’avaient pas besoin d’être ministres ou régens de la Banque de France. Paris lui semblait le pays des tribulations et des hasards. On savait bien comment on y allait, on ne savait jamais comment on y restait. À toutes ces objections, Berthe trouvait des réponses. — Quel est le général d’armée qui n’a pas essuyé de défaite, le navigateur qui n’a pas été vaincu par une tempête ? C’est par les échecs qu’on arrive à l’expérience. On avait le repos certainement à la Marelle ; mais le repos ne suffit pas à l’homme, qui n’est pas plus fait pour s’endormir éternellement dans l’oisiveté que l’oiseau pour fermer ses ailes. Les meilleures facultés s’y atrophient et s’y dessèchent. Sans nourrir des ambitions folles pour ses enfans, on n’avait pas le droit de leur fermer, par une éducation incomplète, le chemin des grandes