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représentant la somme qu’elle avait demandée à sa sœur. — Est-ce trop ? dit-elle en étalant la feuille sous les yeux de M. Desprez. Je vous ai traité comme Lucile.

M. Desprez plia le papier en quatre sans le regarder. — Félix aura son argent quand il lui plaira, ajouta-t-il. Si maintenant il vous plaît que j’agisse pour lui auprès de mes amis, parlez,… j’en ai beaucoup.

— J’allais vous en prier.

— Eh bien ! partez pour Paris ; avant la fin du mois, la nouvelle maison Félix Claverond et Cie aura un million.

VI.

Berthe rentra dans l’hôtel de la rue Miromesnil, où elle loua un appartement au rez-de-chaussée. Il lui semblait qu’entre ces murailles où elle avait passé tant d’années, elle trouverait des forces et des inspirations pour accomplir jusqu’au bout l’œuvre qu’elle s’était imposée. Sa vie désormais y fut consacrée tout entière ; son mari et ses enfans se la partageaient. Félix, à son insu, ne parlait et ne respirait que par elle : il en était arrivé à être inquiet et mal à l’aise quand il passait plusieurs heures sans la voir. Sa première pensée, lorsqu’il rentrait après une course d’affaires, était de chercher sa femme pour lui en raconter le résultat ; si elle n’était point là, il recommandait qu’on vînt le prévenir aussitôt qu’elle serait de retour. Cette domination absolue, on ne la devinait pas, à moins de pénétrer au plus profond de leur intérieur, et c’était presque impossible : Berthe dissimulait l’extrême étendue de son influence avec un soin minutieux. Bien que dispensée alors de compter, elle ne changea dans sa vie que ce que sa nouvelle situation lui commandait d’en élaguer. Le matin appartenait exclusivement à son ménage et à ses enfans. Sa sollicitude s’exerçait jusque dans les moindres détails. À trois heures, elle commençait à voir le monde. Bien qu’elle reçût un grand nombre de personnes, elle n’avait de relations étroites avec aucune. Lucile était la seule femme qui entrât librement chez elle à toute heure, la seule à laquelle elle permît de voir clair dans sa pensée. Cette sœur toujours bonne, et qui savait être dévouée en restant heureuse, s’était efforcée de lui faire reprendre du premier bond ses habitudes d’autrefois. Elle aurait voulu que Berthe eût sa loge à l’Opéra et une voiture dans son écurie, qu’elle donnât deux ou trois bals dans la saison. La dépense n’était pas une question : Mme de Sauveloche y pourvoirait au besoin. Berthe s’y refusa. Elle restait chez elle tous les soirs, et on s’accoutumait à y aller.