Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/621

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femmes fendent les flots d’une main, élèvent de l’autre au-dessus de leur tête leur ceinture attachée au bout d’un bâton; toutes jettent des cris perçans, et chacune s’évertue à toucher barre la première. C’est une lutte de vigueur et d’adresse d’autant plus intéressante que le but est mobile, que le navire s’éloigne ou se rapproche suivant les exigences de la brise pour gagner le mouillage. Il faut cependant arriver des premières, car l’équipage fait son choix à mesure, et à moins de séductions irrésistibles l’accès du pont est impitoyablement refusé aux retardataires. Piteuses alors, celles-ci regagnent le rivage, escortées des kaohas ironiques, des quolibets, des huées de leurs compagnes accueillies à bord. Telle est la scène d’arrivée de tous les navires. Le lendemain, les femmes sont reconduites à la grève dans des baleinières. S’il y a plusieurs navires sur la rade, le nombre des femmes qui vont ordinairement à bord ne suffit plus; on fait appel alors aux tribus éloignées, et chaque soir les barques viennent chercher une nouvelle cargaison vivante.

Au point de vue pittoresque, c’est un charmant et curieux spectacle que de voir passer sur l’eau toute chatoyante des reflets du soleil couchant ces baleinières manœuvrées par des matelots en chemise de laine écarlate ou d’indienne aux rayures éclatantes; toutes sont envahies par des femmes couronnées de fleurs, bardées de guirlandes, drapées de blanches tapas, les unes assises ou couchées, et laissant traîner leurs bras dans le sillage, les autres debout, celles-ci la flûte aux narines, la guimbarde aux lèvres, celles-là battant des mains et préludant par de joyeux comumus à des plaisirs effrénés. Malheureusement la scène change vite. Des gaietés forcenées, des hurlemens bachiques, des éclats de rire et des hourras sortis du sein des ténèbres vous révèlent bientôt les scandaleux mystères des orgies nocturnes. On songe douloureusement alors que les produits de la civilisation, les liqueurs fortes, le tabac, les ustensiles, les étoffes et les armes, sont le mobile de ces déplorables scènes, et l’on comprend que la facilité avec laquelle on se procure ces objets convoités sera indéfiniment un obstacle à tout travail régulier, comme aussi ces fréquens rapports avec des hommes licencieux et grossiers en doivent être un aussi à la moralisation de cette race malheureuse et charmante.

Quand on considère la facilité avec laquelle les indigènes livrent aux étrangers leurs femmes et leurs filles, on s’étonne de rencontrer sous le toit du canaque, comme sous le nôtre, de véritables liens d’affection entre les différens membres de la famille; mais on reconnaît vite que si ces peuples sont arrivés, dans leurs relations avec les étrangers, à considérer la femme comme une marchandise dont ils règlent et débattent le prix avec le premier venu, il n’en est