Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/628

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Une scène mimique, le comumu puaca, le chant du porc, vint ensuite faire diversion. Si de timides essais de cette conception bizarre nous avaient surpris à notre arrivée, ce fut bien autre chose quand un puissant chœur féminin la produisit dans sa sauvage et capricieuse allure. Toutes les femmes, rangées sur plusieurs files parallèles et assises l’un des pieds ramené sous le corps, occupaient la principale terrasse du koïka. Une arche de verdure encadrait ce groupe, où l’on ne distinguait que des chevelures noires éparpillées sur des torses cuivrés. Le tableau avait pour fond des crêtes rocheuses et des cocotiers immobiles dans un ciel lilas comme les violettes de Parme. Sur un signal, les femmes, coudes au corps et mains levées, commencèrent à se mouvoir et à se balancer de bas en haut comme poussées par des ressorts, tandis que leurs poignets mobiles présentaient alternativement le dos et la paume des mains, lancées, suivant un certain rhythme, de gauche à droite et de droite à gauche. Une sorte de murmure grondeur se fit entendre, des reniflemens étonnés et sensuels lui répondirent, comme en pourrait produire une bande d’explorateurs périgourdins fouissant avec enthousiasme quelque placer d’odorans tubercules; puis ce furent de petites clameurs enrouées, débonnaires et satisfaites comme celles que durent pousser les compagnons d’Ulysse quand on leur parla de reprendre la mer pour retourner à Ithaque. Cependant les corps continuaient leur action mécanique, et le chœur entier faisait entendre les graves rumeurs d’un groupe morose de contre-basses. Des soupirs gutturaux, des plaintes caressantes, poussés par des gosiers arides, surgirent du remuant essaim. Des cris rauques, des accens inouïs leur répondirent. En proie à une exaltation fiévreuse, les choristes s’agitaient éperdues, des tourbillons de chevelures folles fouettaient l’air, les bras précipitaient leurs évolutions avec une violence croissante, et les mains se tordaient avec une étrange liberté de formes et de gestes. Un moment le tumulte s’apaisa, et l’on n’entendit plus que des respirations âpres ou essoufflées; puis, comme pour introduire sous une nouvelle forme le héros de cette étrange parodie, la note changea d’expression. Ce n’était plus l’impur glouton aux mœurs débonnaires qui se faisait entendre, mais bien le verrat misanthrope et insurgé contre la meute. Le rhythme s’élança avec l’emportement d’un galop effréné; le chœur prit une allure farouche, poussant des cris sinistres pareils à ceux du sanglier qui, l’œil sanglant, le crin hérissé, fait tête aux chiens et les découd. Les yeux étincelaient, les chevelures éparses fouettaient les épaules nerveuses, les torses aux tons de cuivre suivaient l’élan des mains qui se tordaient. Ces transports, ces gestes féroces, ne cédèrent qu’à l’épuisement des choristes. Une pareille débauche