Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/658

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nés dans sa vivifiante atmosphère, agissent à leur manière sur l’âme pleine de résonnance de ces bardes sacrés que l’Italie et l’Allemagne nous envoient. C’est ce qui fait que notre glorieuse patrie peut se vanter d’avoir inspiré en musique les plus fameux chefs-d’œuvre, tout en continuant à revendiquer l’immense honneur d’avoir créé le vaudeville! J’ai connu jadis à l’étranger un ministre passé maître dans l’art de la représentation, et qui prétendait que dans une maison bien tenue il fallait avoir un Allemand pour maître d’hôtel, des Anglais pour valets de pied, un Français pour cuisinier, un Italien pour confiseur, et des Slaves pour gens d’écurie. Je crois, révérence parler, qu’on en pourrait dire autant pour nos musiciens. Tirons-les d’Allemagne ou d’Italie, mais qu’ils viennent composer en France.

Meyerbeer vint donc en 1825 à Paris, où l’appelait une pressante invitation du ministre de la maison du roi. A peine installé rue Vivienne, à l’hôtel de Bristol, il se mit en rapport avec tout ce que la société contemporaine avait d’illustre et de distingué. Son esprit, ses talens, sa jeunesse, cette brillante réputation qui l’avait précédé, et disons aussi son air de bienveillance et de modestie, ses manières d’homme du monde, et jusqu’à cette grande fortune dont il usa toujours si galamment, firent de lui le héros du moment. Ce fut donc sous les plus favorables auspices que le Crociato se produisit, avec Donzelli, Mmes Pasta et Mombelli pour interprètes. A cette époque, Rossini menait sa fête, on sait avec quelles fanfares et quels hourras. Et cependant, même entre la Gazza et la Sémiramide, le Crociato réussit à rassembler les élémens d’un magnifique triomphe. C’est qu’il y avait alors de l’enthousiasme pour tous les chefs-d’œuvre et des lauriers pour toutes les gloires.

Ainsi allait se clore la période de jeunesse du maître, qui devait se recueillir un moment avant de préluder à ses nouvelles destinées. Un temps d’arrêt s’ouvre alors dans la carrière du grand artiste. Marié en 1827, aux premières joies de la famille succèdent bientôt de cruelles épreuves, et ce n’est qu’au sortir d’un long et douloureux accablement, où l’a plongé la perte de deux enfans, qu’il se décide à se remettre à l’œuvre.

Nous touchons à Robert le Diable, terminé vers le commencement de juillet 1830 et livré à l’administration, qui déjà s’occupait de la mise en scène de l’ouvrage, lorsque la révolution éclata. Une dynastie séculaire qui croule entraîne bien des débris dans sa chute, et du haut jusqu’en bas tout le monde se ressent de la secousse. Le maître eut à supporter mille vicissitudes; mais, soutenu par la conscience de son génie, il s’en tira vaillamment, et l’ouvrage obtint le succès que vous savez.