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et dont il vous appartiendrait, cher maître, de nous révéler la musique. »

Si je prends plaisir à m’arrêter sur de pareils détails, à pénétrer pour ainsi dire jusque dans la conscience du maître, afin de mieux étudier son génie, c’est que j’ai la ferme conviction que rien ne se perd dans le monde des idées, et qu’on s’exposerait à de graves mécomptes en voulant n’admettre d’un homme que ce qu’il a produit. Dans ce qu’un homme produit aujourd’hui se retrouve tout ce qu’il a pensé depuis dix ans : que ces divers germes se soient ensuite modifiés et transformés sous un nombre infini d’influences climatériques, nul ne le conteste; mais ce qu’il y a de certain, c’est que tout se retrouve et que les limbes mêmes sont fécondes. Quand, pour faire un grand poète, un grand musicien, un grand peintre, la nature elle-même s’y prend à plusieurs fois et très souvent brise le moule pour recommencer le lendemain sur nouveaux frais, quel artiste, si fort qu’il soit, se croirait exempt de ces hésitations, de ces tâtonnemens, tranchons le mot, de ces successions d’avortemens ignorés du vulgaire qui tiennent en éveil les facultés créatrices, et dont profitera tôt ou tard l’œuvre définitive en son ensemble? Bien avant M. Gounod, Meyerbeer avait eu longtemps l’idée de prendre Molière à partie; mais ce qui l’attirait, ce n’était point le Médecin malgré lui, ni les curiosités de ce genre : il s’attaquait à plus difficile, et du premier coup lia commerce avec Tartufe. Voilà, dira-t-on, un singulier sujet d’opéra! — Il se peut qu’au simple point de vue du répertoire ordinaire la chose paraisse en effet fort étrange, encore que la comédie de Molière abonde en vraies situations musicales; prenez l’introduction par exemple et la grande scène (j’allais dire le grand duo) du quatrième acte, se terminant en trio par la soudaine apparition d’Orgon, jusque-là caché sous la table! Mais en dehors de l’intérêt dramatique il y avait là pour Meyerbeer la peinture des caractères, les portraits, et c’est à ce propos surtout qu’il faut regretter que cette étude n’ait pas été menée à fin. Un Tartufe de Meyerbeer d’après Molière! cela vous mène à penser à certaines toiles de Titien, un autre peintre d’histoire qui faisait, lui aussi, mais seulement par occasion, des portraits qui sont restés d’incomparables chefs-d’œuvre. M. Meyerbeer, quels que soient les torts qu’on lui impute, a le sens du grandiose; il vise haut, et les principes auxquels il a consacré sa vie entière sont de ceux que l’art reconnaît pour légitimes. A la mélodie italienne, à l’élégance du style français unir la vérité de l’expression allemande, la profondeur caractéristique, le sens de la couleur et du pittoresque, se servir pour réaliser son idée, pour amalgamer ces élémens divers, de toutes les ressources de l’instrumentation mo-