Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/710

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encore que je marchais avec insouciance et sans aucun respect pour les lois de l’art de la vénerie. Je ne suivais pas constamment mon chien des yeux, je ne battais pas les buissons épais dans l’espoir qu’un coq de bruyère à crête rouge s’enlèverait avec fracas, je consultais sans cesse ma montre, ce qui décidément ne valait rien du tout. Ma montre marqua enfin neuf heures. — Il est temps, m’écriai-je à voix haute, et je revenais déjà sur mes pas pour aller vers l’habitation, lorsqu’un magnifique coq de bruyère rasa l’herbe touffue en battant des ailes tout près de moi ; je tirai l’admirable oiseau et le blessai sous l’aile. Il ne tomba pas tout de suite, il se redressa au contraire, se dirigea vers le bois, et, plongeant à ras de terre, essaya de s’élever au-dessus des premiers trembles qui formaient la bordure du bois ; mais bientôt il faiblit et roula dans le fourré en tournoyant sur lui-même. Négliger une pareille trouvaille eût été réellement impardonnable ; je m’élançai vivement sur les traces de l’oiseau blessé, et j’entrai dans le massif. Au bout de quelques instans, j’entendis un léger cri, suivi d’un bruit d’ailes ; c’était le malheureux coq de bruyère qui se débattait sous les pattes de mon chien. Je le ramassai et le mis dans ma gibecière ; puis, me relevant, je regardai autour de moi… Je demeurai cloué à ma place…

Le bois où je me trouvais était très touffu. À une petite distance serpentait une route étroite, et sur cette route, à cheval et côte à côte, s’avançaient mon inconnue et l’homme qui m’avait dépassé la veille. Je le reconnus à ses moustaches. Ils allaient au pas, en silence et se tenant l’un l’autre par la main. Les longs cous des chevaux s’agitaient dans un balancement gracieux. Remis de ma première frayeur (je ne puis donner un autre nom au sentiment qui s’était subitement emparé de moi), je l’observai. Qu’elle était belle ! Cette apparition radieuse venait comme par enchantement à ma rencontre au milieu d’un feuillage d’émeraude. De molles ombres, de tendres reflets glissaient sur elle, sur sa longue robe grise, sur son cou fin et légèrement incliné, sur son visage d’un pâle rosé, sur ses cheveux noirs et luisans, qui flottaient sous son petit chapeau bas ; mais comment rendre l’expression de béatitude complète et passionnée jusqu’à l’extase que respiraient ses traits ? Sa tête semblait pencher sous un doux fardeau, des étincelles dorées et voluptueuses scintillaient dans ses yeux sombres, à demi recouverts par ses cils. Ils ne posaient nulle part, ces yeux heureux, et sur eux s’affaissaient de fins sourcils. Un sourire incertain et enfantin, le sourire d’une joie profonde, errait sur ses lèvres. On eût dit que l’excès du bonheur la fatiguait et la rendait légèrement languissante, comme une fleur en s’épanouissant fait quelquefois ployer sa tige. Ses deux mains tombaient sans force, l’une dans la main de l’homme qui l’accompagnait, l’autre sur le cou de son cheval.