Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/716

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— Et pourquoi s’est-il pendu ?

— Dieu le sait. C’était un homme libre qui recevait des gages ; il ne connaissait pas la misère ; les maîtres le caressaient comme un de leurs parens. Ah ! quels bons maîtres que les nôtres ! que Dieu leur donne la santé ! Du reste, il est impossible de s’imaginer ce qui l’y a poussé. Il paraît que le diable l’a tenté !

— Comment s’y est-il donc pris ?

— Comme cela : il a pris une corde et s’est pendu.

— Et avant cela vous n’aviez rien remarqué d’extraordinaire en lui ?

— Comment vous le dire ? Rien de très extraordinaire. C’était toujours un homme ennuyé et soupçonneux ; il geignait sans cesse. « Je m’ennuie, » disait-il. Il est vrai aussi que ses années pouvaient lui peser. Dans les derniers temps, il était plus mélancolique encore. Il venait parfois chez nous au village, car je suis son neveu. « Eh bien ! ami Vasa, disait-il, viens passer une nuit avec moi. — Pourquoi, petit oncle ? — Parce que j’ai peur ; je m’ennuie tout seul. » Et j’allais avec lui. Il lui arrivait de sortir dans la cour, de regarder fixement la maison, de hocher la tête, puis de soupirer….. La veille de son malheur, il vint encore chez nous et m’appela. J’allai avec lui. Nous arrivâmes ensemble dans sa chambre ; il s’assit sur son petit banc, puis se leva et sortit. J’attendis ; mais, ne le voyant pas revenir, j’allai dans la cour et me mis à crier : « Mon oncle ! petit oncle ! » Il ne répondait pas. « Où donc peut-il être allé ? me demandai-je. Peut-être dans la maison. » Et j’entrai dans la maison. Il commençait à faire nuit. Je passai devant le garde-meuble et j’entendis quelque chose qui grattait à la porte. Je la pousse, elle s’ouvre, et que vois-je ? Je le vois accroupi auprès de la fenêtre. « Que veux-tu donc faire là, mon petit oncle ? » lui demandai-je. Et lui de se retourner et de crier. Ses yeux étaient hagards, ils étincelaient comme des yeux de chat. « Qu’est-ce que tu veux ? Ne vois-tu donc pas que je me rase ? » Et sa voix était comme enrouée. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, la peur me prit. Peut-être les diables l’entouraient-ils alors ! « Dans cette obscurité !… » lui répondis-je. Et mes genoux commencèrent à trembler sous moi. « Eh bien ! dit-il, va-t’en. » Je m’en allai. Et il quitta le garde-meuble en fermant la porte avec soin. Alors nous retournâmes dans l’aile, la peur à l’instant même m’abandonna. « Que vas-tu donc faire dans le garde-meuble, mon petit oncle ? » lui dis-je. Un frisson le saisit. « Tais-toi, dit-il, tais-toi. » Et il se coucha sur le poêle. « Bon, pensai-je, il vaut mieux ne pas lui parler. Peut-être ne se porte-t-il pas tout à fait bien aujourd’hui. » Là-dessus, je me couchai aussi sur le poêle. Une lumière brûlait dans un coin. J’étais donc couché, et, voyez-vous, je commençai à sommeiller… Tout à coup j’entendis la porte qui grinçait faiblement