Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/762

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surprend la nudité tout anglaise, on la bénit comme tout le reste, tandis qu’un des enfans « avec un petit vase qui contenait de l’eau arrosait les dalles. » Cette eau, comme l’appelle simplement l’hérétique, c’est l’eau bénite, de même que la semaine sainte prend le nom de semaine de la Passion. Il faut cependant rendre justice à Mme Crawford : si cette visite imprévue lui causa une grande irritation nerveuse, il n’y parut que dans ses yeux, et quand elle a écrit son livre, elle avait repris assez de calme pour en parler froidement et sans phrases. Toute sa vengeance est de rapporter quelques autres cérémonies religieuses du même temps. Avant ou après la bénédiction dont on vient de parler, le prêtre écrit le nom de tous les habitans de la maison qui sont en âge de se présenter au confessionnal, afin de savoir tous ceux qui dans la ville feront ou ne feront pas leurs pâques. Quelques jours après cette fête, il fait encore sa tournée dans les maisons, son registre à la main, pour recueillir les billets de confession. Sans doute il n’y a point de pénalité immédiate pour les délinquans, mais ils sont déclarés dès ce moment incapables de la moindre charge publique, et s’il y a du bruit dans le quartier, des suspects à jeter en prison par mesure préventive, ils sont assurés de la préférence. Cet usage en a produit un autre, qui en est la conséquence naturelle, et qui pourrait prendre sa place au chapitre des petites industries de la Toscane. Comme il y a force gens que les fourches caudines du confessionnal épouvantent, et qui pourtant n’ont pas assez de stoïcisme pour renoncer aux avantages qu’elles procurent, il se trouve des âmes complaisantes qui courent les confessionnaux pour y confier aux prêtres les fautes de leurs cliens. C’est là une excellente branche de commerce, et ce petit service rapporte de gros bénéfices.

On voit par là que si le catholicisme règne toujours en Italie, Mme Crawford n’a pas tort d’affirmer qu’il a singulièrement perdu de son empire sur les classes élevées. Par convenance, par timidité, elles suivent encore les pratiques; mais l’esprit de la religion s’est retiré de leur cœur. Quant au gros de la nation, il y est resté plus fidèle. On trouve bien dans le peuple des catholiques qui conservent tout leur respect pour la religion, au point de n’en avoir plus pour ses ministres; mais ce sont là les esprits forts parmi les croyans, et par conséquent les moins nombreux : les autres, incapables d’une distinction si subtile et si périlleuse pour la foi, ne se font remarquer que par leur superstition et leur crédulité à toute épreuve.

La meilleure partie du livre de Mme Crawford est consacrée aux femmes. Si l’Angleterre est pour elle l’ombilic du monde, si les coutumes anglaises sont la mesure d’après laquelle il faut juger celles des autres peuples, la femme anglaise est à ses yeux la pierre angulaire de l’édifice social. Ici l’orgueil national est doublé de l’orgueil du sexe, et, quelques réserves qu’on puisse faire, il faut avouer qu’il y a de fortes raisons en faveur de ce dernier. En Italie, dit Mme Crawford, les femmes ne sont pas voilées comme dans les rues d’Orient, ni claquemurées comme dans les harems, mais elles n’y sont guère plus considérées; c’est à peine si on les tient pour des animaux raisonnables. Or une race qui subit un mépris, même immérité, finit toujours par en devenir digne. « Si une femme anglaise est supérieure à une femme italienne, la faute n’en est pas à la nature, mais à cette habitude de déprimer la femme. » Quelle est par exemple la condition de la veuve, qui