Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/777

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mière, et cependant elle a eu ses beaux jours. Le mameluck, aïeul du bachi-bozouk, a joui à juste titre d’une haute réputation. Nos régimens d’Egypte, qui ont appris à le connaître, ont admiré son intrépidité dans les plaines d’Héliopolis, où tant de courage venait se briser sur nos invincibles carrés. D’où vient une pareille décadence? C’est cependant le même peuple, les enfans fanatisés du prophète. La destruction des mamelucks a enseveli leur réputation et leur glorieux passé; le bachi-bozouk, cavalier irrégulier de cet immense empire, a perdu jusqu’à cette habileté, cette grâce, cette adresse à cheval, qui faisaient l’admiration de tous ceux qui ont vu les mamelucks. A l’appui de ce que j’avance, je citerai un seul fait, bien caractéristique, et dont j’ai été témoin : au camp de Varna, pour occuper leurs loisirs avant notre entrée dans la Dobrutcha, les bachi-bozouks se livraient au jeu du djerid, espèce de fantasia où chacun déploie son adresse en se poursuivant, en s’évitant à cheval, et qui consiste à se jeter un petit bâton : — celui qui le reçoit est déclaré vaincu. J’ai assisté plusieurs fois à ces exercices, et je haussais les épaules, comparant ces cavaliers à ceux que j’avais vus en Afrique, dans les belles fantasias de la province de Constantine surtout. Le bachi-bozouk, sans grâce, sans adresse, maniant mal son cheval, rapproché du superbe et brillant cavalier de l’Afrique, me faisait pitié. Souvent quelque spahi, passant par là, détournait la tête pour ne pas voir, et se moquer de son coreligionnaire. Tout manquait aux bachi-bozouks : chevaux, habileté, adresse, jusqu’à la fière allure du cavalier arabe, rehaussée par une richesse de harnachement, de costume, qui rappelle les plus beaux temps de la chevalerie.

Ce point est donc acquis : nous possédons une cavalerie irrégulière, dénaturée, il est vrai, mais dont la base existe. Veut-on savoir quels services elle pourrait rendre à la guerre? Qu’on se rappelle le rôle joué dans les guerres du commencement de ce siècle par la cavalerie irrégulière du Nord. La campagne de 1812 s’ouvre, et le cosaque est sur son vrai terrain. Napoléon a franchi la frontière russe, il a une cavalerie régulière conduite par des généraux d’une habileté, d’une bravoure incomparables. Cette cavalerie va se trouver en face des cosaques. Voyons ceux-ci à l’œuvre. Le général Benkendorf nous fournira de nombreux exemples, utiles à méditer [1]. Les cosaques ne sont entrés en lutte avec notre cavalerie qu’à Moscou. « Le 16 septembre 1812, dit le général russe, un régiment de cosaques, fort de deux cent soixante-quinze chevaux, fut

  1. Il a eu sous ses ordres dix-sept régimens de cosaques. De 1812 à 1814, quatre-deux régimens de cosaques ont combattu sous les drapeaux russes.