Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/788

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La pucelle du Kurdistan était partie à la tête de sa colonne. Ainsi s’expliquait le bruit qui m’avait réveillé. Je fis prendre aussitôt le nom des onze fidèles, ce qui ne fut pas long, et je courus porter la triste nouvelle au général Yusuf. Il eut peine d’abord à me croire; il fallut bien cependant se rendre à l’évidence : la quatrième brigade était désormais perdue pour nous. Que devint-elle? se demandera-t-on. — Ce que deviennent les hirondelles. Personne ne le sait. Le plus triste au milieu de ce dénoûment comique, c’était moi. Je perdais mon commandement. Le général me consola, et me serrant la main : « Eh bien! colonel, vous avez perdu votre brigade; mais vous me servirez de second, et s’il m’arrive malheur, vous prendrez le commandement du tout. »

L’organisation paraissait alors terminée, et l’on croyait avoir un instrument de combat. Il restait à le mettre en œuvre. L’expédition de la Dobrutcha offrit l’occasion d’éprouver la nouvelle milice. On sait dans quelles circonstances fut décidée cette funeste campagne : je les rappellerai en quelques mots. L’armée, depuis son arrivée en Turquie, était inactive dans les camps, et le choléra nous étreignait déjà de ses serres cruelles. Beaucoup de personnes ont dit et écrit que le maréchal Saint-Arnaud, fatigué d’une inaction qui allait peu à son caractère et voulant faire oublier l’épidémie, avait projeté une pointe dans la Dobrutcha pour distraire ses troupes et les éloigner d’un pays qui, par suite du temps et de l’agglomération, devenait mortel. Je ne le crois pas : l’expédition de Crimée étant arrêtée depuis longtemps dans sa pensée, la Dobrutcha lui devenait nécessaire pour faire diversion. De Gallipoli (3 juin 1854), le maréchal écrivait : « La Crimée est mon idée favorite; j’ai pâli sur ses plans. » C’était là qu’il voulait porter la guerre, et non sur le Danube. Il avait tout le monde contre lui, mais il avait son flair militaire, comme il l’écrit lui-même. En pointant sur la Dobrutcha, il n’avait d’autre but que d’amener les Russes de ce côté, tandis qu’avec la flotte et son armée il allait débarquer en Crimée. Un fait semble justifier cette hypothèse, c’est que la première division marchait derrière nous, qu’elle s’arrêta un moment à Baltchick, et que ce fut de ce point même que plus tard elle fut embarquée.


III.

Quoi qu’il en soit, nous reçûmes un jour l’ordre de nous tenir prêts à lever notre camp, et le 22 juillet au matin nous nous mîmes en marche; l’heure de la lutte était arrivée, et les quatre mille bachi-bozouks, ayant le général Yusuf à leur tête, s’ébranlèrent dans la direction de la Dobrutcha.