Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/791

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breuses causes dont l’influence a été sensible sur la marche de la campagne. Dans ces instructions écrites, le maréchal détaillait les forces russes que l’on pouvait rencontrer dans la Dobrutcha. — Il y avait, disait le maréchal, un corps russe à Babadagh évalué à sept ou huit mille hommes; dans les environs, un corps de cosaques, et sur le bord de la mer, dans un petit village, un régiment de hussards avec quelques pièces d’artillerie. « Tâchez de me souffler tout cela si vous pouvez, ce serait là un bon coup. Je laisse à votre expérience le soin de faire comme vous l’entendrez pour y arriver. » Puis venait un post-scriptum ainsi conçu : «Le général Espinasse, qui vous suit avec la première division, déférera à vos ordres selon les circonstances. »

Le général Yusuf, par les bachi-bozouks que nous avions dans nos rangs, et qui avaient été à Babadagh, s’était fait renseigner sur les abords de cette ville. On devait marcher longtemps en plaine, et Babadagh se trouvait couvert par un rideau de petits bois, très favorables pour une surprise. Il avait donc fait son plan, et il raisonnait juste en pensant que, par une marche de nuit tenue secrète, et comme il savait en faire, il pouvait tomber à l’improviste sur les Russes, et sinon les souffler tous, comme le demandait le maréchal, au moins opérer une diversion utile. Le plan était bon, mais il fallait être soutenu; on pouvait être ramené, et le général Yusuf comptait beaucoup sur le post-scriptum de la lettre du maréchal, sur le concours que lui prêterait la première division, pour exécuter son coup de main. Le général Yusuf était donc venu s’entendre avec le général Espinasse. Quand il revint à moi, il paraissait soucieux et préoccupé. « Que veut dire, me demanda-t-il, le mot français déférer? quelle en est la véritable signification? » Je lui répondis que c’était faire une chose avec déférence, mais non avec une obéissance passive. Le général parut de plus en plus contrarié.

Nous marchions sur Kustendjé. Il faisait beau temps; mais plus l’on avançait, plus la désolation et la solitude portaient l’âme à la tristesse. Nous atteignîmes Kustendjé dans la soirée. Le 1er régiment de zouaves, commandé par le colonel Bourbaki [1], nous y attendait. La vue de ces braves nous fit du bien. Kustendjé était abandonné, les cosaques l’avaient évacué depuis peu de temps, et, suivant leur louable coutume, y avaient commis toutes les horreurs possibles. Le colonel Bourbaki vint saluer notre général, et tous deux s’assirent au pied d’un petit monticule, en dehors de la ville, pour aviser aux dispositions à prendre. Le général Yusuf m’envoya en avant établir le bivouac des bachi-bozouks, qui fut assis dans la plaine, aux bords d’un de ces lacs stagnans si communs dans la Do-

  1. Aujourd’hui général de division.