Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/799

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Personne n’osait demander des nouvelles d’un ami, de peur qu’on ne vous montrât ses restes au milieu des cadavres amoncelés.

Pour donner une preuve de la rapidité avec laquelle sévissait l’horrible fléau, j’aurais le choix entre mille exemples. J’en citerai un seul. Un jeune sous-lieutenant du 6e régiment de dragons, qui faisait partie de l’un des régimens de bachi-bozouks, vint, pendant que nous étions en marche, se plaindre au général Yusuf d’un violent mal de tête; il ne pouvait plus suivre, et suppliait qu’on le laissât reposer là où il était. Le général, impassible et préoccupé avant tout du devoir, lui ordonna d’aller rejoindre sa compagnie... Le jeune officier insista. Le général s’attendrit alors; il n’avait pu voir sans émotion cette figure d’enfant toute pâle et marquée de l’empreinte d’une mortelle souffrance. « Partez au galop, lui dit-il. En avant! en avant! et ne vous arrêtez que quand la transpiration de votre corps égalera celle de votre cheval. Croyez-moi, mon ami, ne vous laissez point abattre, courez à bride abattue, et vous serez guéri. » Le jeune homme, plein d’énergie, luttant contre la douleur, partit à la voix de son général. A quelques pas de là se trouvait un petit buisson, le seul qu’on aperçût dans cette plaine maudite. L’officier l’avait remarqué, et, croyant trouver sous son ombre une trêve à ses souffrances, il se laissa glisser de cheval, à peine arrivé devant la chétive oasis. Quand nous arrivâmes à notre tour, il rendait le dernier soupir. Malgré tous les secours qu’on lui prodigua, il mourut en quelques minutes à vingt-quatre ans!

Nous atteignîmes Kustendjé. On s’arrêta. Déjà on ne s’occupait plus des morts de la route; mais il fallait s’occuper de ceux qui expiraient aux lieux de campement, sans quoi la peste aurait pu se mettre de la partie, et quelques-uns croyaient déjà l’avoir aux trousses. Je me souviens à ce propos de l’un de nos chirurgiens, nommé Perrin, dont le courage était à la hauteur du dévouement, et qui faisait des observations au milieu de nos troupes journellement décimées, comme s’il se fût trouvé à l’École de Médecine. Le matin de l’un de ces tristes jours, je le vis accourir à moi, le visage rayonnant. « Chut! ne dites rien; je tiens un magnifique cas de peste, des bubons bien authentiques. Venez voir cela... » J’allai avec lui; le bachi-bozouks venait d’expirer; le docteur examina bien les bubons. « Encore une illusion, me dit-il, c’est toujours le choléra! » La science a aussi ses mirages.

Le lendemain, après une nuit pleine d’angoisses, on continua la marche sur Varna. Le brave commandant Magnan fut laissé avec un de ses régimens pour creuser les fosses, enterrer les morts et ramasser les mourans. Cet héroïque officier, tombé si glorieusement devant Sébastopol le jour de l’assaut, était capable de tous les dévouemens. En racontant ces heures lugubres, il est doux d’avoir à