Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/822

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terelles qui bondissent; du matin au soir, on les voit, sous l’ardent ciel de juin, frapper, tailler, suer à la peine, avancer, avancer toujours, jusqu’à l’heure où ils reviennent sous leur toit manger la soupe à l’ail. Le poète ne glorifie pas la vie active à la manière de M. Roumanille; ce n’est pas une prédication affectueuse et souriante; il montre seulement par un petit coin du grand tableau du monde que le travail est la condition humaine, et que dans le plus humble des métiers manuels, chez les natures les plus incultes, il y a place encore pour une certaine joie d’artiste. « En est-il comme moi pour aiguiser la faux? » répète avec fierté le misérable tailleur de luzerne, et ce cri le soutient dans ses fatigues. L’idée est belle, la forme est sombre et d’une rusticité hardie. Les mendians de Gallot, les bohémiens de Rembrandt ne sont pas plus déguenillés que les faucheurs de M. Aubanel; qu’importe? Le faucheur est content et il rit de ses guenilles. Mais le chef-d’œuvre de M. Aubanel, c’est son Neuf Thermidor. Le poète, voulant chanter la chute du despote de la terreur, ne s’écriera pas, comme Marie-Joseph Chénier :

Salut, neuf thermidor, jour de la délivrance!


Non, il ne composera pas un hymne, il prendra part à l’action, et, arrachant au bourreau son arme, il lui tranchera la tête. C’est une peinture à la fois réelle et idéale. Rien de plus net, de plus précis que les images employées par le poète, et cependant on ne saurait dire quel est le lieu de la scène. Ce lieu, ne serait-ce pas la conscience de la patrie? Qu’on lise ce dialogue étrange entre la France et le bourreau.


LE NEUF THERMIDOR.
A MON MAITRE JOSEPH ROUMANILLE.

Ah ! dura terra, perche non t’apristi [1]!


« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des têtes, je suis bourreau.

« — Mais le sang a jailli sur ta veste, sur tes doigts. Bourreau, lave tes mains. — Et pourquoi? Demain je recommence : il reste encore à trancher tant de têtes!

« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des têtes, je suis bourreau.

« — Tu es bourreau! Je le sais. Es-tu père? Un enfant ne t’a jamais ému. Sans frémir et sans avoir bu, tu fais mourir les enfans avec les mères.

« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des têtes, je suis bourreau.

  1. Dante, Inferno, c. 33.