Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/833

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu’un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel au romarin des champs pierreux. » Mireille est à l’ouvrage, perchée sur une branche comme un oiseau; Vincent passe par Là avec son bonnet écarlate orné d’une plume de coq. Mireille l’appelle, Vincent accourt, et le gazouillement des amoureux commence sous la fouillée. Le travail n’avance guère. Mireille a trouvé sur l’arbre un nid de mésanges et caché dans son corsage la couvée nouvellement éclose; les oiseaux se débattent sur le sein de la jeune fille, qui pousse un cri de douleur; aussitôt Vincent de venir à son aide, et le trouble, le pudique embarras de Mireille, la candeur souriante du jeune vannier, tout cela est traité par le poète avec une grâce ingénue. Tout à coup la branche casse; Mireille et Vincent tombent tous deux sur l’ivraie. « Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille? — Non, dit-elle; mais, comme un enfant qui pleure sans savoir pourquoi, j’ai quelque chose qui me tourmente. Mon cœur en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme. — Peut-être est-ce la peur que votre mère ne vous gronde pour avoir mis trop de temps à la feuille? — Oh! non, autre peine me tient... Mais, pourquoi me taire davantage? Vincent, Vincent, veux-tu le savoir? je t’aime! — Vous, vous, Mireille, vous dites que vous m’aimez! balbutie éperdu Lenfant de maître Ambroise. Est-ce pour vous jouer de mon cœur? — Que Dieu jamais ne m’emparadise, s’il est mensonge en mes paroles! reprend l’ardente et naïve enfant; mais si par cruauté tu ne veux pas de moi, ce sera moi, malade de tristesse, qu’à tes pieds tu verras se consumer. — Oh! ne parlez plus ainsi, Mireille. De moi jusqu’à vous il y a un labyrinthe; vous êtes la reine du mas des Micocoules, et moi, pauvre vannier, un batteur de campagne! »


« Eh ! que m’importe que mon bien-aimé soit un baron ou un vannier, pourvu qu’il me plaise à moi ? répondit-elle vite et tout en feu comme une lieuse de gerbes. Mais si tu veux que la langueur ne mine mon sang, dans tes haillons, pourquoi donc, ô Vincent, m’apparais-tu si beau?

« Devant la vierge ravissante, lui resta interdit, comme du haut des nues tombe peu à peu un oiseau fasciné. — Tu es donc magicienne, dit-il ensuite brusquement, pour que ta vue me dompte ainsi, pour que ta voix me monte à la tête et me rende insensé tel qu’un homme pris de vin?

« Ne vois-tu pas que ton embrassement a mis le feu dans mes pensées? car, tiens! si tu veux le savoir, dussé-je, pauvre porteur de falourdes, te servir de risée, je t’aime aussi, je t’aime, Mireille! je t’aime de tant d’amour que je te dévorerais !

« Je t’aime au point que si tes lèvres disaient : Je veux la chèvre d’or, la chèvre que nul mortel ne paît ni ne trait, qui, sous le roc de Bau-Manière, lèche la mousse des rochers, ou je me perdrais dans les carrières, ou tu me verrais ramener la chèvre au poil roux!