Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/834

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« Je t’aime, ô jeune fille enchanteresse, au point que si tu disais : Je veux une étoile! il n’est traversée de mer, ni bois, ni torrent fou; il n’est ni bourreau, ni feu, ni fer, qui m’arrêtât! Au bout des pics, touchant le ciel, j’irais la prendre, et dimanche tu l’aurais appendue à ton cou !

« Mais, ô la plus belle, plus je te contemple, plus, hélas! je m’éblouis!,.. Je vis un figuier, une fois, dans mon chemin, cramponné à la roche nue contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu’aux lézards gris donnerait plus d’ombre une touffe de jasmin.

« Vers ses racines, une fois par an, vient clapoter l’onde voisine, et l’arbuste aride, à l’ardente fontaine qui monte à lui pour le désaltérer, autant qu’il veut se met à boire... Toute l’année cela lui suffît pour vivre. Comme la pierre à la bague, à moi cela s’applique.

« Car je suis, Mireille, le figuier, et toi la fontaine et la fraîcheur! Et plût au ciel, moi pauvret! plût au ciel, une fois l’an, que je pusse à genoux, comme à présent, me soleiller aux rayons de ton visage, et surtout que je pusse encore t’effleurer les doigts d’un baiser tremblant! »

« Mireille, palpitante d’amour, l’écoutait... Mais lui la prend éperdu, éperdue l’attire contre sa poitrine forte... « Mireille! cria tout à coup dans l’allée une voix de vieille femme, les vers à soie, à midi, ne mangeront donc rien? »

« Dans un pin, en grande animation, une volée de passereaux qui s’ébat remplit quelquefois d’un gai ramage la soirée qui fraîchit; mais d’un glaneur qui les guette, si tout d’un coup tombe la pierre, de toutes parts effrayés ils s’enfuient dans le bois.

« Troublé d’émoi, ainsi fuit par la lande le couple amoureux. Elle, devers le mas, sans dire mot, part à la hâte, sa feuillée sur la tête... Lui, immobile comme un songe-creux, la regarde courir au loin dans la friche. »


Après ce début si gracieux, il y a malheureusement des changemens de ton qui compromettent l’harmonie de l’ensemble. La scène où les jeunes filles, occupées à dépouiller les cocons, se confient leurs rêves et bâtissent de merveilleux châteaux en Espagne, nous transporte bien loin de la poésie populaire. On dirait une fantaisie composée pour un autre objet, et que l’auteur a placée bon gré, mal gré, dans son œuvre. J’imagine que M. Mistral avait écrit une étude d’après les poèmes du moyen âge, et qu’il n’a pas voulu la perdre. Ses paysannes des mas, Yseult, Aralaïs, Violane, s’expriment comme les princesses des Baux, comme les héroïnes de Bernard de Ventadour et de Raimbaud de Vaqueiras dans les cours d’amour du XIIe siècle. S’il n’y avait là une jolie chanson populaire très habilement mise en œuvre, la chanson de Magali, toute cette partie serait à effacer ou à refaire. Un autre changement de ton et d’allures bien plus fâcheux encore, c’est l’introduction de l’épopée artificielle au milieu de ces franches peintures. Pourquoi M. Mistral accumule-t-il en maints endroits soit des légendes fabuleuses, soit des traditions historiques dont le moindre défaut est de