Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/836

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« Avec ses grands chiens blancs qui le suivaient dans les pâturages, les genoux boutonnés dans ses guêtres de peau, et l’air serein, et le front sage,… vous l’auriez cru le beau roi David, quand, vers le soir, au puits des aïeux, il allait, dans sa jeunesse, abreuver les troupeaux. » Ce roi David s’adresse lui-même à Mireille comme Jacob à Rébecca ; mais que sont les richesses d’Alari, et son grand air, et sa dignité patriarcale auprès de l’amour de Vincent ? « Un autre m’aime, je l’aime aussi, » répond la jeune fille, et d’un bond elle disparaît. Le grave berger s’en va lentement, dignement, ainsi qu’il était venu, plus lentement encore, hélas ! et l’âme tout en peine « en pensant qu’une si belle fille avait tant d’amour pour un autre que lui. » Quelques jours après, un second prétendant arrive ; c’est Véran, le gardien de cavales. Il vient du Sambuc, des grandes prairies de la Camargue, où il possède jusqu’à cent cavales blanches épointant les hauts roseaux des marécages. Quand elles partent comme l’éclair, on voit leurs crinières franches du ciseau flotter au-dessus de leur col comme l’écharpe d’une fée. Pour peindre ces fières cavales, l’auteur de Miréio a trouvé des couleurs que ne désavoueraient pas les maîtres de l’antique poésie. Comme elles aiment la mer, ces filles sauvages des prés salés ! Après dix ans d’exil, on les voit souvent, s’écrie-t-il, d’un bond revêche et subit, jeter bas quiconque les monte, d’un galop dévorer vingt lieues de marécages, flairant le vent, et, revenues au lieu où elles naquirent, respirer à pleins poumons l’air libre et les émanations salées de la mer. Échappée sans doute du char de Neptune, cette race indomptée est encore teinte d’écume, et quand la mer mugit, quand les vaisseaux sombrent dans la tempête, elles répondent aux fureurs des vagues par des hennissemens de bonheur. Le gardien des cavales blanches n’est pas plus heureux auprès de Mireille que le berger des grands troupeaux. Le troisième réussira-t-il ? C’est Ourrias, le toucheur de bœufs. Il vient des déserts de la Petite-Camargue, le pays des taureaux noirs.


« Aux grands soleils, sous les frimas, sous le battement des pluies diluviennes, là, seul avec ses vaches, Ourrias les paissait toute l’année. Né dans le troupeau, élevé avec les bœufs, des bœufs il avait la structure, et l’œil sauvage, et la noirceur, et l’air revêche, et l’âme dure. Un rondin à la main, le vêtement jeté par terre,

« Combien de fois, rude sevreur, des mamelles de leurs mères n’avait-il pas arraché, sevré les veaux, et sur la mère en courroux rompu de gourdins une brassée, jusqu’à ce qu’elle fuie l’orage de coups, hurlante, et retournant la tête entre les jeunes pins !

« Combien de bouvillons et de génisses, dans les ferrades camarguaises, n’avait-il pas renversés par les cornes ! Aussi en gardait-il entre les sourcils une balafre pareille à la nuée que la foudre déchire. »