Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/837

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Après que le poète a dessiné de pied en cap ce sauvage amoureux, après qu’il a raconté la ferrade où le toucheur, luttant contre un taureau, eut le front labouré d’un coup de corne, il le conduit auprès de Mireille, monté sur sa cavale et son trident à la main. Ourrias a beau adoucir sa voix pour parler à Mireille ; il y a trop de contrastes entre ce pâtre des taureaux noirs, taureau sauvage lui-même, et la blanche jeune fille du mas des Micocoules. Aussi, lorsque Mireille repousse la demande d’Ourrias, on voit bien que, dans sa pensée, elle prend plaisir à comparer le beau Vincent avec le dompteur de bœufs : elle rit, elle s’amuse, et une certaine joie railleuse fait vibrer ses paroles. L’imprudente ! Ourrias a tout deviné ; il a déjà vu le fils du vannier de Valabrègue errer autour des micocouliers ; c’est lui qu’elle aime, il en est sûr, et malheur à Vincent, si Ourrias le rencontre sur sa route !

Cette rencontre de Vincent et d’Ourrias est encore un des tableaux où le poète se montre à nous dans tout l’éclat de sa force et de sa richesse. Ourrias, la honte au front et le sang dans les yeux, est reparti pour la Camargue ; il pousse sa jument au galop, et, ruminant son affront, volontiers il eût cherché noise aux pierres de la Crau, volontiers de son trident il eût percé le soleil. Par le même sentier arrivait le beau Vincent, pieds nus, léger, et gai comme un lézard. Un rayon de bonheur illuminait sa loyale figure, car il songeait aux douces paroles que Mireille lui avait dites sous les mûriers. A sa vue, Ourrias est fou de rage, et il lui lance, sans épargner Mireille, d’effroyables injures. Vincent se redresse et riposte ; ce n’est pas lui seulement, c’est Mireille qu’il veut venger. Les outrages, les provocations, se croisent avant la lutte, comme dans les duels d’Homère ou dans les combats des Niebelungen. Enfin Ourrias descend de cheval, et, pareils à deux taureaux, voilà le dompteur de bœufs et le tresseur d’osier qui se précipitent l’un sur l’autre. Quel choc ! que de coups affreux ! Pieds et poings, ongles et dents, tout frappe et déchire. Ourrias, plus fort, est encore exalté par la haine ; Vincent, plus souple, est soutenu par l’amour de Mireille. C’est l’amour qui l’emporte ; après maints coups donnés et reçus, le vannier, lancé à terre, se relève, ramasse ses forces, et, se jetant sur l’ennemi, lui porte un coup mortel en pleine poitrine. Le Camarguais chancelle, une sueur glacée monde son visage, « et à grand bruit, tel qu’une tour, tombe le grand Ourrias au milieu de la lande ! » Vainement se débat-il encore ; le pied sur la poitrine du bouvier, Vincent est décidément vainqueur. — Va maintenant, dit-il, va-t’en cacher ton insolence et ta honte au milieu de tes taureaux ! — Cela dit, il lâche la bête féroce, et le bouvier bondit et part. Va-t-il cacher sa honte ? Non, une pensée infâme lui a traversé le cerveau, il