Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/845

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Il se dépite alors, et, restant en chemin.
Il se plaint qu’elle échappe et glisse de sa main.
Celui qu’un vrai démon presse, enflamme, domine,
Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;
Un langage imprévu, dans son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit;
Les images, les mots, que le génie inspire,
Où l’univers entier vit, se meut et respire,
Source vaste et sublime et qu’on ne peut tarir.
En foule à son cerveau se hâtent de courir.
D’eux-même ils vont chercher le nœud qui les rassemble.
Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble.


L’Italie a la douceur du langage, l’Espagne la pompe et la fierté;


Et la Seine à la fois
De grâce et de fierté sut composer sa voix.
Mais ce langage, armé d’obstacles indociles.
Lutte, et ne veut plier que sous des mains habiles.
Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux :
Un faux éclat long-temps ne peut tromper nos yeux.


Savez-vous qui a écrit ces vers et vengé ainsi la langue française? C’est un fils de la Grèce et de la beauté antique, un artiste qui connaissait, bien les secrets de notre idiome, car il mettait sa joie à en varier les tours, à en assouplir les formes, et il a tiré de cet instrument, si riche déjà, des accords tout nouveaux. J’ai nommé le chantre de l’Aveugle, de la Liberté, du Serment du jeu de Paume et de la Jeune captive. André Chénier traduisait ici en poète la pensée d’un des maîtres de la prose. En 1761, un écrivain italien, M. Deodati de’ Tovazzi, fit hommage à Voltaire d’une dissertation sur l’excellence de la langue italienne. L’auteur, avec cette emphase propre aux littératures épuisées, ne voyait qu’une langue dans le monde, et sacrifiait sans façon l’idiome de Corneille et de Bossuet, je ne dis pas à la langue de Dante et de Pétrarque, de Machiavel et de l’Arioste, mais à celle de Métastase et des académiciens della Crusca. Voltaire le remercia de son envoi, et dans une lettre, qui est un chef-d’œuvre d’esprit et de critique, il lui donna une excellente leçon de philologie. André Chénier, trente ans plus tard, pour répondre à d’impuissans écrivains, reprenait tous les argumens de Voltaire et les exprimait dans sa langue mélodieuse, montrant ainsi que la poésie novatrice, comme la prose consacrée, savait apprécier les merveilleuses ressources de notre langage. Or, depuis Voltaire et André Chénier, que de richesses nouvelles n’avons-nous pas acquises! quelles libertés fécondes! Combien de notes, j’allais dire combien d’octaves, ajoutées à notre clavier! Est-ce que les choses les plus simples, les détails les plus familiers de la vie