Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/860

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domination du monde inférieur, et l’équilibre a été ainsi rompu en lui : l’âme séparée de Dieu n’a plus eu la force de dompter le corps. Si profonde néanmoins qu’ait été cette chute, elle n’a point été absolue; non pas que l’homme ne fût perdu par elle, mais il n’était pas pour cela destitué de toute vie supérieure. Le sens du divin, l’aptitude religieuse, le besoin de revenir à Dieu subsistaient dans son cœur. » Nulle part la nature humaine n’a pu se connaître sans comprendre qu’elle n’était pas dans son état normal et sans qu’il y eût en elle quelque chose qui l’obligeât à concevoir un état meilleur et à tenter de l’atteindre. De là l’histoire, de là l’évolution religieuse, sociale et philosophique du monde antique, qui représente purement les efforts que l’homme a faits pour se rendre compte de son mal et pour s’en délivrer. Si un seul peuple a été guidé par des révélations positives, la masse de l’humanité n’a point pour cela été abandonnée, elle a été soumise à une autre éducation, celle de l’expérience surveillée par Dieu, et il fallait qu’il en fût ainsi pour que la rédemption pût avoir lieu sans que la loi de justice fût violée; il fallait que l’homme coupable concourût par sa propre activité à se convaincre de sa dégradation, et qu’il en vînt au moins à pousser un cri d’angoisse et de désir.

Dans un sens donc, M. de Pressensé souscrit à la pensée de Schelling: que les divers cultes de l’antiquité senties jalons qui marquent les grandes crises de la conscience humaine. A travers la confusion apparente des mythologies, il distingue quelque chose qui a un commencement, un milieu et une fin. Les religions de la nature, remarque-t-il, sont les premières créations religieuses de l’humanité après la chute. L’homme débute par constater qu’il est entièrement sous l’empire de la matière. C’est elle seule qu’il adore sous le double aspect d’une puissance bienfaisante qui est la source de toute vie et toute félicité, et d’une puissance maligne d’où proviennent la douleur et la mort. Avec de telles divinités, il ne saurait être question de pratiquer la justice. La meilleure manière de les adorer, c’est de les imiter; c’est donc d’une part de se livrer sans frein aux jouissances sensuelles pour glorifier la puissance bienfaisante de la nature, et d’autre part de se soumettre à des souffrances volontaires pour honorer ou apaiser la force malfaisante. De Babylone à la Syrie, en Arabie comme dans la Phrygie et la Scythie, nous retrouvons le même naturisme grossier, qui ne varie que par les proportions où il mêle les orgies aux cruautés, et qui n’arrive qu’à épouvanter les hommes des monstruosités de son culte. En Egypte et en Perse, la donnée fondamentale n’a pas changé; seulement l’élaboration mythologique est plus avancée, et dans la dernière de ces deux contrées le dualisme s’est rapproché de l’idée morale. La conscience a