Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/875

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


don et la régénération : dès lors il n’y a plus de protestantisme, et suivant les protestans il n’y a plus de christianisme. Si l’homme n’est pas impuissant à expier et à se sanctifier, l’intervention de Dieu sur la terre n’a pas de raison d’être, et la religion de la rédemption a perdu ce qui lui donnait prise sur nous, ce qui en faisait le complément de notre humanité. Eh bien! c’est cette idée que M. Bunsen supprime, ou peu s’en faut, par le rôle immense qu’il donne à la volonté et à la liberté. Il est moins frappé de ce que la théorie protestante a de profond comme expression du fait réel de l’âme humaine que de ce qu’elle laisse à désirer comme système moral et comme moyen de direction. Il voit surtout une difficulté qu’elle ne tranche pas : celle du devoir, celle des efforts que nous sommes tenus de faire contre nos penchans. Comment parler du devoir, quand on ne reconnaît pas d’autre sainteté valable que la régénération de l’âme, que la possession d’une nouvelle nature morale instinctivement portée à tout bien ? Le devoir suppose une lutte, une nécessité que l’on s’impose à contre-cœur, et c’est ne pas être régénéré que d’avoir encore de mauvaises inclinations à surmonter. Le protestantisme part d’une victoire déjà remportée; à ceux qui ne peuvent point se passer du devoir, il n’a rien à dire, sinon qu’ils n’ont pas encore la foi qui change le cœur, et que cette foi, il faut qu’ils l’obtiennent. M. Bunsen, au contraire, insère dans le dogme même la nécessité de la lutte et l’action incessante de la volonté, qui est toujours obligée parce qu’elle est toujours libre. Les œuvres, dans son système, ne sont plus seulement ce qui découle de l’état de grâce que la foi seule procure; la détermination d’agir et l’immolation en nous du mauvais principe d’action sont cause et partie intégrante de cet état. A proprement parler, on n’est plus sauvé par les seuls mérites du Christ : le Christ a ouvert la voie, il a enseigné et accompli en lui-même le sacrifice modèle, le parfait triomphe de la nature divine sur la nature humaine; mais il s’agit pour chaque homme de réaliser de son côté une semblable victoire. Le vœu d’immoler notre personnalité est le seul baptême efficace, et ce qui nous rend chrétien, ce n’est pas précisément une conversion subie et qui s’effectue à un moment donné, c’est une oblation de tous les instans, c’est l’accomplissement quotidien de notre renonciation à l’égoïsme et de notre serment de fidélité à l’Esprit.

Jamais certainement aucune doctrine protestante n’avait eu des tendances aussi pratiques, et cependant M. Bunsen conserve, en l’exaltant encore, tout le spiritualisme qui, chez les protestans, s’est appuyé sur la doctrine du salut par la foi seule. Nul n’est plus éloigné que lui de se rejeter sur la doctrine opposée des bonnes œuvres, de ne pas lever les yeux au-dessus de la rectitude de la conduite. Il va jusqu’à ouvrir devant l’homme la perspective de la