Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/986

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bête fauve à face humaine, sifflant, rampant, hurlant, mentant, les mâchoires ensanglantées, des lambeaux de chair aux griffes. Voici Caïn le premier assassin, et Kanut le roi parricide, et les oncles usurpateurs du petit roi de Galice, et les deux meurtriers par préméditation de la petite Lusace, le grand Josse et le petit Zéno, et Ratbert l’empereur apocryphe, et les despotes d’Orient Mourad et Zim-Zizimi. La forme sous laquelle M. Hugo a de préférence présenté le méchant, c’est le vieux type historique si connu, objet de dédain pour l’homme libre de l’antiquité, mais dont le monde cessa de rire à partir de la décadence romaine, le tyran. Le tyran est le personnage principal, je dirais presque obligé dans les poèmes de M. Hugo, comme le traître dans les mélodrames. Il y en a de toutes les formes et de tous les calibres : le tyran par ennui, Zim-Zizimi, — le tyran par violence, sultan Mourad, — le tyran par avarice, Ratbert, — le tyran par convoitise, Sigismond et Ladislas dans Eviradnus. L’imagination sombre et violente de M. Hugo s’est faite encore plus violente et plus sombre pour peindre ce personnage, et, non content des couleurs que lui présentait son imagination, il a tiré des charniers de l’histoire tout ce qu’ils contenaient de charognes infectes, de suppliciés en putréfaction, de chaînes rouillées. Parmi les écrivains et les poètes à tendances républicaines, je n’en connais aucun, depuis Godwin et Shelley, qui se soit élevé contre la tyrannie avec une telle violence, et qui ait peint le tyran sous de plus sombres couleurs. Et encore est-il juste de dire que M. Hugo dépasse de beaucoup et Godwin et Shelley. Chez ces derniers, le tyran est une sorte de type de convention, un lieu-commun littéraire, qu’ils emploient pour protester indistinctement contre toutes les injustices. Ils ne sortent pas de la déclamation éloquente et poétique, tandis que M. Hugo donne à ses colères la précision d’un récit historique.

Parmi ces peintures du méchant si nombreuses et si variées, j’en choisirai quatre : Caïn le fratricide, Kanut le parricide, Zim-Zizimi et sultan Mourad, les despotes d’Orient. Caïn est un poème très saisissant. Le fratricide fuit devant Jéhovah, mais partout en face de lui il aperçoit un œil énorme qui le regarde fixement. Cette première apparition de la conscience a été peinte par M. Hugo avec la force qu’on lui connaît, et le poème serait irréprochable, si la terreur morale n’y tournait un peu trop à la fantasmagorie. Chez M. Hugo, les faits de conscience, quels qu’ils soient, prennent rapidement une tournure fantastique: ici toutefois la faute est légère, et on conçoit aisément que l’apparition de la conscience chez un être charnel, à peine sorti du limon de la terre, se soit produite sous la forme quasi matérielle de l’hallucination. L’incertitude et