Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 25.djvu/649

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auraient vraisemblablement accueilli avec une secrète sympathie des efforts dont le succès eût assuré le prompt rétablissement de l’ordre. On n’aurait eu contre soi que les gens de la campagne. Ceux-là malheureusement avaient fait l’essai de leur force. C’était de cette classe ignorante et grossière que les ambitieux se servaient pour repousser toute idée d’accommodement avec l’Espagne et pour se disputer le pouvoir.

L’instinct du self-government, il faut bien le reconnaître, n’a pas été départi à tous les peuples aussi largement qu’aux Américains du Nord. Il est des peuples éternellement enfans qui semblent demander une éternelle tutelle. Il y avait donc autant de patriotisme que de sagesse dans le projet qu’avaient fait échouer les menées des Anglais. « Nous ne pourrions, me disaient à Montevideo les partisans d’un gouvernement monarchique, ajouter aucune foi aux offres des Espagnols. Leur gouvernement n’est pas plus stable que le nôtre, et ce qu’il nous promettrait aujourd’hui serait désavoué demain. Nous voulons être une nation; mais il nous faut à la tête de l’état un homme d’un grand nom qui nous assure de solides alliances, et dont la considération personnelle décourage les espérances des factieux. » Les années qui ont suivi le passage de notre division dans la Plata ne se sont que trop chargées de prouver à quel point ce raisonnement était juste. Le Brésil a vu sa prospérité grandir de jour en jour; la république argentine semble avoir banni à jamais la paix de ses rivages. Je ne suis pas plus qu’un autre insensible aux charmes de la liberté; mais je ne crois pas qu’un honnête homme puisse se sentir véritablement libre dans un pays qui ne connaît plus le respect des lois.


II.

Le 18 novembre 1820, nous étions prêts à reprendre la mer. Nous quittâmes le mouillage de Maldonado par une belle matinée de printemps, car, au sud de l’équateur, le mois de novembre, c’est le mois de mai de nos contrées. Dès que nous eûmes traversé la vaste et dangereuse embouchure de la Plata, nous fîmes route sous toutes voiles vers le sud, pour doubler le cap Horn et entrer dans l’Océan-Pacifique. Je m’éloignai sans regret d’un pays où tout me rappelait que vingt longues années s’étaient écoulées depuis le jour où je l’avais visité pour la première fois. Vingt années sont beaucoup dans la vie d’un homme; elles ne sont rien dans la vie d’un pays. Malheureusement ces vingt années renfermaient une révolution, et par les ruines qu’elles avaient entassées, elles avaient fait aux malheureuses provinces de la Plata une décrépitude précoce. J’allais retrouver, il est vrai, sur la rive occidentale du continent