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et pour quelles raisons l’être un jour était entré dans ce cercle fatal des existences. Sa doctrine entière reposait sur une idée contradictoire et fausse, car ce n’était pas la vie en elle-même qui lui semblait haïssable : « Mon père, avait-il dit, si vous faites qu’il n’y ait ni déclin, ni maladie, ni mort, je resterai auprès de vous. » Et pour supprimer ces maux, il supprimait l’activité, la vie même, les remplaçant par la contemplation et par l’extase. Il déclarait que sa loi était pour tous une loi de grâce, et cependant il constituait dans la pratique d’inévitables inégalités, puisqu’il fallait bien qu’une partie des hommes demeurassent dans le tourbillon de la vie, en dehors des voies du salut, ne fût-ce que pour nourrir les mendians ascètes qui, plus favorisés, poursuivaient la félicité suprême, vêtus de haillons et le vase aux aumônes dans la main.

Cette doctrine, assise sur une base si étroite et si incomplète, n’en allait pas moins obtenir un succès immense : dans l’Inde d’abord, puis, expulsée de l’Inde, elle allait pousser dans toutes les régions environnantes des rejetons plus vigoureux que ne l’avait été la souche primitive. C’est que de toutes les idées humaines le Bouddha remuait la plus générale, et chacun sentait retentir en soi un écho, quand il parlait de la douleur, en ce temps où le monde n’avait pas atteint le degré d’éducation et d’expérience morale qui sait nous montrer dans la douleur une épreuve souvent salutaire. De plus, au sein d’une société dont les hautes régions, inquiètes, agitées par l’esprit métaphysique, avaient vu se développer déjà plusieurs écoles religieuses et philosophiques, tandis que le peuple avait altéré par de grossières superstitions le naturalisme primitif des Védas, le Çâkya solitaire, prêchant le renoncement, la charité, rempli d’une compassion infinie pour toutes les créatures, dédaigneux des castes, devait apparaître avec une douce physionomie de réformateur. Ainsi c’est à titre de réformateur moral et social, et aussi comme continuateur des philosophes qui avaient successivement modifié les croyances primitives, que le Bouddha obtint d’abord un si grand succès dans l’Inde. Dans la Chine, il semble que ce fut par d’autres causes : quand le Chinois accueillit avec tant de facilités les croyances religieuses d’une nation voisine et même les vint étudier chez elle, ce peuple, de beaucoup de sens pratique, mais d’un esprit positif et vulgaire, était las de ses informes ébauches religieuses, résultant aussi d’un naturalisme dégénéré. La morale élevée des philosophes Lao-tsé et Confucius ne pouvait convenir qu’aux lettrés ; quant à la foule, à laquelle il faut les pratiques et les pompes d’un culte religieux, le bouddhisme, déjà surchargé de récits merveilleux, altéré par les légendes, devait mieux lui plaire. Moins métaphysicien que l’Hindou, le Chinois pouvait se contenter des raisonnemens incom-